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lundi 15 janvier 2018

Au royaume de la mauvaise foi, les contre-sens et raccourcis sont rois


La meute est lâchée, elle a mis du temps à sortir du bois, mais ça n’était que pour mordre avec plus de vigueur. Les chantres autoproclamées de la liberté sexuelle à la sauce soixante-huitarde capturent le symbole fort du « manifeste des 343 » de 1971 en faveur du droit à l’avortement et, leur nombre réduit de deux tiers, publient un « manifeste des 100 » pour défendre la « liberté d’importuner ». S’il savait, ce pauvre castor serait déjà en train de ronger de rage le peu de bois qu’il reste de son cercueil décomposé par la nature. Rédigé par l’écrivaine Catherine Millet, célèbre pour avoir raconté sa vie sexuelle débridée par soumission à son mari, le texte fait froid dans le dos.

Ces personnalités ne défendent pas la liberté d’importuner – sous-entendu celle de draguer – mais veulent surtout exprimer leur refus de voir les femmes comme des victimes. Celles-ci ont le droit de considérer qu’un homme qui se frotte à elles dans le métro est l’expression d’une misère sexuelle et même un non-événement. Dans un élan empathique des plus touchants, Madame Millet a exprimé sur le plateau de Yann Barthès sa sincère compassion envers les frotteurs. Et les « victimes » ? Car au risque de décevoir ces femmes si fortes et exemplaires sur lesquelles nous devrions toutes prendre exemple, nous les pleurnichardes, une femme sur laquelle un homme se branle sans le consentement de celle-ci est une victime. Non, cela ne peut pas « être considéré comme un délit », c’est un délit. Et même si la loi est rarement appliquée dans le cadre d’agressions sexuelles, ces grandes dames n’ont pas à réécrire le droit. Ce n’est pas un non-événement, mais un bel et bien un événement, traumatisant qui plus est. Alors ces victimes ? Bah non ! Aucune compassion pour elles car elles n’en sont pas, et puis merde ! Qu’elles arrêtent de pleurnicher !

Facile à dire pour les 100, car heureusement pour elles, ces bourgeoises ne prennent pas le métro et sont de toute évidence bien trop âgées pour que les prédateurs sexuels, avides de chair fraîche et si possible adolescente, ne s’intéressent à elles. Mais dans leur jeunesse ? Au risque d’être directe et ultra-polémique, je pense que la société s’est depuis largement dégradée et que ces agresseurs sont en majorité des hommes non blancs. Rendons à César ce qui est à César et soyons intellectuellement honnêtes : Elisabeth Levy avait fait la même analyse. Je confirme, et le reportage choc d’Envoyé Spécial sur le harcèlement de rue le confirme également. Ce dernier phénomène n’est en aucun cas à mettre sur le même plan que les agressions sexuelles, mais dans les deux cas, les auteurs dans l’espace public ont selon moi le même profil.

Cela n’enlève rien au fait que les auteurs de violences physiques et sexuelles faites aux femmes ont toutes les couleurs de peau possibles et que DSK, Weinstein, Rozon et compagnie ne sont pas de pauvres descendants d’immigrés. Au contraire, puisque leurs agissements, et surtout la perpétuation dans le temps de ces derniers, s’expliquent par leur position générale de pouvoir et d’ascendant sur leurs victimes.

Parenthèse refermée, revenons-en à notre « manifeste des 100 ». L’immédiateté régnant dans notre époque ultra-médiatique n’a pas eu les conséquences habituelles dans l’affaire Weistein, à savoir on tape, on tape, et on oublie. Il y a eu #MeToo dans le monde et #BalanceTonPorc en France, soit une immense libération de la parole des femmes et une prise de conscience pour les hommes sincères et respectables qui ignoraient tout jusqu’ici. À peine la parole libérée, des voix se sont élevées contre l’horrible délation favorisée par #BalanceTonPorc, ne reculant devant rien, même pas devant un bon vieux point Godwin. Les pauvres prédateurs sexuels soupçonnés d’aujourd’hui seraient les juifs d’hier. Passons. Mais ces individus ont-ils au moins parcouru au hasard un échantillon de ces témoignages ? Évidemment que non, car s’ils l’avaient fait, ils se seraient aperçus qu’une infime minorité d’entre eux balançait effectivement des noms. Et quand bien même ? Parmi cette infime minorité, on peut imaginer qu’une minorité encore plus infime de femmes ait envie d’afficher des actes de l'ordre de l'intime, simplement « régler ses comptes ». Au royaume de l’immédiateté, pas le temps de s’informer, autant foncer en prenant des raccourcis, quitte à raconter n’importe quoi. Par ailleurs, l'argument consistant à dire qu'il y a des tribunaux pour juger de cela et qu'ils ne doivent être remplacés par le tribunal de Twitter est contestable dans la mesure où très peu de plaintes pour agressions sexuelles aboutissent. Autre critique des plus fines : #BalanceTonPorc, c’est pas élégant, c’est dégueulasse comme formule ! Moui. Bien plus écœurant que les agissements qu’elle dénonce...

Les erreurs d’interprétation et/ou de hiérarchisation des détracteurs de ce mouvement de libéralisation de la parole des femmes sont affligeantes de bêtise. Or ces signataires soi-disant intelligentes sont les premières représentantes de cette bêtise. Au royaume de l’immédiateté et de l’hystérie du moment, les contre-sens sont rois.

Mesdames veulent défendre la liberté de draguer, mais personne n’avait remis cette liberté en cause. J’irais même personnellement jusqu’à dire que les hommes ont un devoir de séduction envers les femmes qui leur plaisent. La séduction, la drague, se définissent par la recherche même du consentement. Et puisque ce mouvement de dénonciation portait sur les agressions et le harcèlement sexuels, il n’a par définition rien à voir avec la séduction, car les agissements mis en exergue se construisent dans la négation du consentement.
Un grand merci à ce pseudo-intellectuel de Yann Moix qui confirme ma thèse du raccourci en accompagnant le plus sérieusement du monde son compliment à Victoria Abril par un « On n’a plus le droit de dire ça à une femme parce que c’est devenu insultant, mais je vous trouve d’une immense beauté. Alors après on a les féministes contre soi quand on dit à une femme qu’elle est très belle. » Je pense qu’on peut attendre longtemps avant qu’il ne soit capable de citer un seul exemple de tels propos tenus par des féministes. Contre-sens absolu que d’associer la dénonciation des délits et crimes sexuels à la fin de la drague, voire du compliment pour les détracteurs les plus bêtes.

Mesdames veulent lutter contre le puritanisme ambiant, mais sachez que ce sont les comportements mêmes des prédateurs sexuels qui nous poussent à nous vêtir et à agir comme des nonnes. Plus ces derniers seront punis, plus nous nous sentirons suffisamment en sécurité et être enfin plus libérées. La brutalité des comportements sexuels masculins archaïques – droit de cuissage - est le contraire d’une sexualité libérée. Ces soixante-huitardes sont pourtant bien placées pour savoir que le féminisme – dans le sens de recherche de l’égalité entre les sexes - conduit inévitablement à une libération des mœurs dont les hommes ne sauraient bouder les bienfaits. Contre-sens absolu que d’associer la dénonciation des délits et crimes sexuels à la fin de la liberté sexuelle.

Mesdames ne veulent pas une « guerre des sexes ». Or comme cela a été démontré plus haut, on souhaite l’harmonie entre les sexes, et non une quelconque guerre entre eux. Le principe de tout ce bruit et de toute cette fureur était d’évoquer les abus de certaines brebis galeuses dans le troupeau d’un genre entier. Contre-sens absolu que d’associer dénonciation des délits et crimes sexuels à l’avènement d’une guerre des sexes fantasmée, d’autant plus que la guerre des sexes, c’est elles. Je m’explique : ces femmes dites fortes sont les mêmes qui vous pourrissent la vie à l’école et en entreprise parce qu’elles détestent et/ou jalousent les autres femmes et se placent systématiquement du côté des hommes, de TOUS les hommes. Pourquoi ? Parce qu’elles ne supportent pas les femmes dites faibles, victimes, souvent plus jeunes, et qui ne leur apportent rien. L’intérêt – économique ou de prestige – réside à leurs yeux du côté du pouvoir, quitte à singer les hommes – plus précisément l’idée de domination et de supériorité qu’elles s’en font – pour mieux cracher sur ces pleurnichardes. Le manichéisme des sexes, c’est elles ! Car les hommes ne sont pas tous d’horribles machos dominateurs – auxquels elles se soumettent avec plaisir - et les femmes ne se considèrent pas toutes comme des victimes.

Mais pourquoi attendre le moindre discernement de la part d’une tribune dont la figure de proue a jugé « immonde » « l’acharnement contre Harvey Weinstein », sans parler de la gamine violée par Polanski « qui ne faisait pas son âge » et « avait été amenée par sa mère » ? Les hommes à la fois respectables et gênés par tous ces emmerdements en ont bien profité pour sortir du bois eux-aussi, Pascal Praud et Olivier Marshall dénonçant les torrents de boue que s’est pris la grande Saint-Catherine sur les réseaux sociaux. La pauvre ! Ses deux Césars devraient l’autoriser à défendre un violeur, un pédophile et les frotteurs du métro sans que la vox populi ne s'en émeuve.

En conclusion, ces braves dames n’échappent pas malgré leur grand âge à la mauvaise foi déformatrice dans laquelle notre société ultra-informative se perd, au profit d’immenses raccourcis et contre-sens, au mépris d’analyses pertinentes et rigoureuses.

mercredi 20 décembre 2017

Ablation de l'individualité par une majorité écrasante de sombres crétins

Dans ma grande mansuétude, j'ai accordé une soirée à des gens connus et des inconnus. Qu'ai-je récolté ? Des moqueries foncièrement mauvaises et hors de propos sur les Français. Car à l'étranger encore plus que dans votre Vaterland, la plupart des êtres humains gomment votre individualité et quelles que soient vos caractéristiques - physiques, de parcours, de personnalité et même professionnelles - celles-ci seront ignorées pour in fine vous réduire à votre nouvelle essence : votre nationalité. Le sophisme est total : on ne part pas de l'expérience pour conclure des idées relatives aux Français, mais on part de toute réaction ou de tout comportement que vous pouvez avoir, aussi insignifiants soient-ils, pour en déduire que c'est typiquement Français. À noter que bien souvent, on va prendre tel acte ou parole comme un prétexte pour plaquer grossièrement ses préjugés. Les Français sont snobs, les Français aiment la bonne chair, les Français sont arrogants. À partir de là, tout comportement de l'individu français à l'étranger sera mis dans la case formée par tel ou tel préjugé pour peu que son acte s'y apparente de près ou de loin. Inutile de dire que le principe fonctionne pour toutes les nationalités et origines, mon cas étant représentatif de ce que vivent les "déracinés", peu importe d'où ils viennent.

Il en résulte à long terme une frustration immense qui se transforme en chagrin et même en pure misanthropie. Le ressentiment engendre isolement et un cercle vicieux se déclenche. Plus je m'isole, moins j'ai l'habitude des remarques des autres. Moins j'ai l'habitude des remarques des autres, plus elles me blessent. Plus elles me blessent, plus je m'isole. On peut bien se dire que les auteurs des remarques désobligeantes ne sont que des beaufs tout simplement peu habitués à fréquenter autre chose que des Teutons aussi débiles qu'eux, et c'est objectivement vrai. Pourtant, le mal, à double tranchant, est fait.
Premier effet kiss cool, les moqueries récurrentes envers votre nationalité de la part d'un peuple au milieu duquel vous vivez a une et une seule signification : tu n'es pas des nôtres. Quand on vit depuis bientôt sept années dans un pays, c'est tout simplement cruel, d'autant plus que pendant les rares visites au sein de la patrie, on vous rappelle que vous ne faîtes plus partie de la communauté nationale. Comprenez : en Allemagne, je suis la Française et en France, je suis l'Allemande.
Deuxième effet kiss cool, ramener en permanence un individu à un tout comme sa nationalité revient à nier son individualité. Or, nier l'individu n'est-il pas nier son humanité même ? Paradoxalement, puisque l'humanité est un tout. Ceci étant dit, elle se définit comme un tout, somme d'individus. Or si je suis la Française, et donc les Français, je ne suis plus Ed. Je n'existe plus. Je suis un peuple tout entier, plus exactement l'idée d'un peuple. Je ne suis donc plus un être individuel incarné, résultat certes d'une histoire et d'un pays, mais aussi d'un parcours personnel. Je suis réduite à un concept, à une abstraction donc. Preuve sans appel de la négation de mon être concret devant l'abstraction : lorsque je prie ces crétins d'arrêter leurs blagues, ma volonté est ignorée. Évidemment, puisque je ne suis pas. La volonté d'un homme n'est que l'expression de son individualité et de son humanité. Or on m'a dépouillé de la mienne.

Molecule Man, Berlin ou les Autres réunis
Élargissement de la réflexion : le problème se pose de manière criante lorsqu'on vit à l'étranger, mais  chaque être humain fait cette expérience dans son propre pays. Lors de mes jeunes années en France, j'ai presque toujours été "la blonde" et bien d'autres concepts encore, mais autant s'arrêter là pour ne pas tomber dans le pathos. Ma réalité est cruelle, malheureusement elle est insignifiante rapportée à ce que peuvent subir des gens bien moins favorisés par la loterie de la naissance.

Je retourne dans ma grotte.

À bon entendeur...



NB : Cet article fait écho, même si le thème central est autre, à la réflexion sur l'individualité face à la société développée ici.

jeudi 14 décembre 2017

Liberta


Liberté, liberté chérie

Miracle de la nature, jour de janvier
Des bourgeons en éclat miment la naissance,
L’arrivée sur la Terre d’une existence
Dont l’étonnement est le sentiment premier.

De cris en découvertes, l’émerveillement
Se pose alors sur chaque aspect de la vie.
D’amour maternel en désirs inassouvis,
Il regarde les adultes envieusement

Car leur champ des possibles lui paraît sans fin :
Actes détachés de leurs besoins primaires,
Soumission indéniable mais volontaire.
Ses barrières d’enfant lui causent du chagrin.

Il grandit et sent qu’il se rapproche d’elle
Sans l’atteindre et l’enlacer comme les grands.
Mais dans son pays ne règne aucun tyran,
Et donc sa conscience individuelle

L’accompagne de sa légère gravité,
Mûrit à la manière d’un fruit au printemps
Pour donner à cette jeunesse le mordant

Le goût si étourdissant de la liberté.

mardi 5 décembre 2017

Le jugement divin


Quel(le) que soit notre sexe, âge, milieu social, profession ou lieu de résidence, nous sommes en permanence soumis au jugement de la société. Malgré la chance inouïe que nous avons de vivre en démocratie, et non sous une dictature au sein de laquelle aucune tête ne doit dépasser, la société possède des cadres, des chemins de vie normatifs. Il ne peut en être autrement puisqu'elle se définit justement par l'établissement de ces normes : "milieu humain dans lequel quelqu'un vit, caractérisé par ses institutions, ses lois, ses règles". Cette définition laisse déjà entrevoir le conflit fondamental de chacun, à savoir l'évolution d'un individu à l'intérieur d'un milieu policé.

Personne ne peut prétendre rester et être toujours resté dans les clous. Il arrive inévitablement un moment dans la vie de chacun où vous sortez des normes. Prenons quelques exemples :

Mariée, deux enfants, petit pavillon agréable en région parisienne, une voiture, un chien, un mari cadre supérieur. Quand suite à une rupture à l'amiable avec son employeur-exploiteur, elle décide d'entamer une formation en vue d'une reconversion professionnelle, la société s'en étonne. Pourquoi reste-t-elle si longtemps au chômage ? Pourquoi glande-t-elle à la maison toute la journée pendant que son mari travaille ? Car même si l'ensemble de sa vie était bien dans les clous, il est arrivé un moment où le train a déraillé et la société française n'accepte pas tout à fait une telle situation. Une femme doit travailler, doit être indépendante et ne surtout pas rester au foyer. Ma mère étant dans ce cas, je connais très bien ce jugement sans appel. L'idéal de la femme au travail est sensé accoucher d'une femme plus libérée que la femme au foyer, mais finalement, l'injonction a simplement été déplacée d'un lieu à un autre. Cependant, cela ne doit en aucun cas faire l'objet d'une exclusivité. La femme doit aussi procréer. Qu'elle travaille, c'est une obligation tacite. Qu'elle ne fasse que travailler, c'est une condamnation tacite. Une femme sans enfant est forcément dans cette situation parce qu'elle veut se consacrer à sa carrière. Sacrilège ! Carriériste ! Un homme qui a procréé et ne voit ses enfants que rarement pour cause de dents qui rayent le parquet bénéficiera d'une plus grande mansuétude. En d'autres termes : la femme doit vouloir (et c'est effectivement le cas chez la majorité des Françaises) le beurre et l'argent du beurre. Face à la difficulté pratique, organisationnelle, voire nerveuse engendrée par cette double injonction (tout en gardant à l'esprit la nécessité économique comme cause historique et principale de l'activité des femmes), on est en droit de se demander si elles n'ont pas la vie plus dure alors même qu'elles ont atteint une forme d'indépendance financière.

Ingénieur en informatique parisien de 38 ans, célibataire, sans enfant, habitant dans un petit studio. Sa réussite professionnelle a beau être difficilement contestable, notamment parce qu'elle s'accompagne d'un bon salaire et d'un certain bien-être au travail, la société considère irrémédiablement ce type comme un raté. Un vieux garçon. Son appartement est mal tenu, comme celui de tous les hommes célibataires. La société amasse et ressasse les préjugés sexistes sans modération et ne voit pas pourquoi ils épargneraient les hommes. Le jeune homme n'a pas d'enfant, n'a pas de femme, il est indubitablement malheureux comme une pierre. Seul et pathétique. L'idée que la vie de célibataire puisse offrir des joies et plaisirs différents et non moins métaphysiques que ceux du père de famille échappe au jugement de la société. Bref, elle a tranché : c'est un pauvre type.

Jeune femme de 29 ans, trois enfants, sans emploi, un mari ouvrier, une maison dans le Nord. Un cas social. Un accent chti insupportable. Des fautes de syntaxe et de conjugaison à l'oral. N'imaginons même pas le niveau à l'écrit. Trois mômes à moins de trente ans : une pondeuse qui vit sur les aides sociales. Le mari est forcément encore plus bête qu'elle, alcoolique, cela ne fait aucun doute. Que cette famille puisse être parfaitement équilibrée et relativement "heureuse", certainement bien plus que n'importe quelle famille riche du bassin parisien au niveau d'attente et donc de déception plus élevée, la société ne peut l'imaginer. Le confort matériel est un critère important pour celle-ci, au même titre que le fait de se confort-er à un idéal de vie, une fois de plus. Mais pour en revenir à notre jeune nordiste : on ne commence pas la reproduction avant la fin de la vingtaine. On fait d'abord des études, quitte à ce qu'elles soient inutiles, mais on doit en faire. Bref. Le jugement est tombé : ce sont des ploucs électeurs du FN à fuir pour mieux les mépriser.

PDG d'une société de taille moyenne, grand pavillon dans une banlieue chic des Hauts-de-Seine, 42 ans, divorcé, deux enfants. L'horrible bobo parisien, le mal absolu pour toute une frange de la population. Car une déviation du sens initial (bourgeois+bohème) a amené bien des gens à ne garder que "bourgeois" dans leur jugement. Il est sans doute haï par la famille évoquée plus haut car contrairement à elle, il n'a aucune raison de s'opposer à l'immigration puisqu'il en bénéficie dans son entreprise, ni de s'opposer au système puisqu'il en bénéficie dans son entreprise. Telle est la nouvelle définition du bobo. De gauche, de droite. Bohême, pas bohème. Bouffeur de quinoa, bouffeur de côtes de bœuf. On s'en fout. C'est un "bobo de merde" avec sa petite vie parfaite qui ne comprend rien à la "vraie vie" et ne connaît pas de "vrais gens". Le jugement est tombé : il concentre toute la frustration des classes populaires "qui souffrent" et en devient donc haïssable. 

La société a ses normes. Au sein de la société française résident de multiples sous-sociétés avec leurs propres systèmes de lecture sans appel. Alors que le peuple craignait le jugement divin sous l'Ancien Régime, les individus d'aujourd'hui sont en permanence soumis à un jugement aussi sévère et péremptoire que le jugement de Dieu. Disons qu'il en a toute les caractéristiques sans pouvoir être appelé ainsi. La société est notre Dieu actuel, cachée, pernicieuse, mais tout aussi toxique pour l'individu. Celui-ci se soumet : il fête Noel alors que ce folklore américanisé le stresse plus qu'autre chose, il juge sans relâche ses contemporains sans réfléchir aux critères expliquant ses verdicts, et enfin il s'enchaîne à ses origines. Plus que jamais. Les origines sont le contraire même de l'individu. Elles sont puissantes et constituent la base de bien des jugements. Résidant moi-même à l'étranger, je suis malheureusement très bien placée pour le savoir. Vos propos et comportements sont jugés à travers le prisme de l'idée que se font les autres de vos origines. Votre individualité est donc bien trop souvent niée. Quel ennui. Quelle privation terrible de liberté. Le déterminisme...L'horreur. J'aurais pu faire entrer les origines dans mes exemples de personnages types jugés négativement par la société, mais je voulais avant tout montrer que MÊME en dehors de ce critère, le jugement est dur et injuste. Alors imaginez AVEC. Je pense que le jugement social et la négation de l'individu sont renforcés par la place que prennent aujourd'hui les origines dans les mentalités. D'où vous venez, votre religion, votre sang !

Le plus choquant dans cette histoire de société toute puissante et aliénante demeure le contexte objectif dans lequel elle se joue : démocratie, économie libérale, sensée lutter plus que jamais contre l'obscurantisme. Le jugement social ne peut être apparenté à un quelconque obscurantisme, ce serait trop...noircir...le tableau, mais l'esprit des Lumières était avant tout une célébration du libre arbitre et donc de l'individualisme contre le dogme. Alors pourquoi revenir en arrière et remplacer un dogme par un autre, plus tacite ? C'est le propre d'une société dira-t-on, mais tout de même...L'affranchissement et le questionnement de ses propres jugements est à la portée de chacun ! La tolérance ne s'acquiert pas par les études supérieures, et la pulsion de liberté vit en chacun de nous. Pourquoi la réprimer sans cesse ?