dimanche 17 juin 2018

À l'approche du solstice

Les oiseaux commencent à gazouiller avant 4h du matin et toute cette démonstration de vitalité épuise Clément chaque jour un peu plus. Ce soleil, cette végétation épanouie, ces parfums matinaux qui remplissent l’appartement à la moindre ouverture de fenêtre, ces jeunes filles en fleurs à l’ombre des garçons en chaleur…Fatigue.

Ni les guêpes, toujours déterminées à lui gâcher ses rares sorties au parc, ni les moustiques qui prennent le relai au crépuscule, ne parviennent plus à l’agacer. La déprime – dépression ? – ce n’est pas l’incapacité à se réjouir, mais le manque de forces nécessaires à l’agacement. On y est.

Qui a décrété que l’automne et l’hiver seraient les uniques saisons tristes, tandis que le printemps devrait être le théâtre de toutes les réjouissances terrestres ? Certainement pas Clément, car la saison chaude se matérialise chez lui par une douleur lancinante.

Il souffre aussi l’hiver, mais peut au moins partager sa tristesse avec le monde minuscule qui gravite autour de lui : les commerçants, voisins et parents ont tous la décence de se limiter au strict minimum en matière de mouvements de vie, le tout ponctué de rhumes divers et répétitifs. Nez rouges sur visages carencés en vitamine D.

C’est pendant la saison gaie que les choses se gâtent, et Clément pourrit chaque année de l’intérieur. L’injonction à être bronzé lui pèse, comme celle à être heureux quand le jour semble sans fin. Pourquoi prendre le soleil et laisser sa pâleur rougir et le faire souffrir ? Pourquoi aimer le clair quand l’obscur stimule tant ?

Clément est ce qu’on appelle trivialement un « geek ». Il aime les jeux en réseau, s’y adonne jusqu’à douze heures par jour et ne sort jamais sa jeune carcasse de son appartement miteux, sauf pour s'approvisionner en vivres et se rendre à ces stupides rendez-vous Pôle Emploi indispensables à sa subsistance.

Les histoires d’hommes se ressemblent toutes. C’est drôle, non ? On a un travail – petit CDD d’un an parce que même dans l’informatique, c’est tout ce que Rennes a à offrir, un appartement bien situé dont le loyer ne représente pas plus du tiers du revenu mensuel net – un deux-pièces-cuisine calme et lumineux, et surtout une charmante petite amie avec qui le partager.

Le contrat de travail se termine, l’homme se transforme peu à peu en loque acariâtre, s’imaginant retrouver un travail sans le moindre effort par l’opération du Saint-Esprit, et sa bien-aimée finit inéluctablement par le quitter. Puis la descente s’accélère. Tout est perdu, il ne reste qu’à en faire encore moins que le rien pré-rupture.

Voilà en substance l’histoire de Clément, avec une petite poignée de mois pour séparer la catastrophe professionnelle de sa successeuse amoureuse. Ses parents s’inquiètent, veulent le secouer, sa petite sœur passe même faire le ménage dans son taudis pestilentiel. Mais seul le contact avec les autres joueurs en réseau l’intéresse.

Alors le solstice, très peu pour lui. Clément souffre chaque année de cette joie environnante, de cette influence de la nature sur les humains-animaux, car son corps est étranger à sa conscience en veille. La lumière, les douces soirées, la libido en éveil ? Tant de notions qui l’indiffèrent absolument.

Mais jusqu’où cette amplification solsticiale de la tristesse le mènera-t-elle ?


mercredi 2 mai 2018

Le ciel de Winterhude


Le bonheur n’existe pas, arrêtez tous de le chercher. Faîtes des choses grandes, faîtes des choses belles, faîtes des choses bonnes et les moments de joie vous tomberont sur le coin de la tête sans crier gare. Travaillez pour ne pas cogiter, aimez pour ne pas mépriser et surtout ne rêvassez pas. L’action est votre salut face à la dépression qui guette les Occidentaux éternellement insatisfaits.

Tout plaquer comme vous dîtes ? Faire le tour du monde ? Oui, et alors ? Vous emporterez vos problèmes et ruminations dans vos bagages. Ils seront coincés entre l’anti-moustique et le guide du Routard. Là-bas, vous vous direz que les gens sont simples et que nous devrions prendre de la graine, nous reconnecter aux choses vraies, à la nature. Vous irez donc, dès votre retour en Occident, courir acheter vos aubergines  estampillées bio à 4€ pièce et gorgées de pesticides pour leur donner cette peau si parfaite. Nous avons tant à apprendre, dîtes-vous, des sourires, de l’humilité et de la résilience des peuples moins développés que les nôtres. Les données statistiques pourtant visibles à l’œil nu vous passent au-dessus de votre tête mise K.O. par le l’agréable choc culturel : le taux de chômage, le pourcentage de personnes vivant sous le seuil de pauvreté, l’espérance de vie. Vous, les voyageurs occidentaux, avez décidé de ne voir que les sourires. Et c’est bien normal, car après tout, qu’y-a-t-il de plus immédiat et efficace qu’un sourire ? Alors c’est promis, quand vous rentrerez, vous ferez tout pour accepter votre sort, ne râlerez plus à cause de futilités, de problèmes de métro en grève que ces peuplades rencontrées il y a quelques semaines aimeraient bien échanger contre les leur. Telle une célébrité française partie en terre inconnue avec Frédéric Lopez, vous vous jurez avant de quitter cette terre et ces gens croisés que vous ne les oublierez pas et que ce voyage a changé votre vie. Mais chassez le naturel…

Vous recommencerez à vous impatienter, à détester votre travail, son salaire jamais assez élevé, à vous dire que ça, ça, ça et ça pourraient être sensiblement améliorés dans votre vie. Bref, vous n’avez rien appris de ces fameux gens simples. Et pourquoi ? Parce que c’est ainsi. Vous êtes des Occidentaux habitués à un certain confort depuis toujours et les voyages, quelles que soient leur intensité ou leur durée, ne changeront pas les verres de ces lunettes qui vous ont été greffées à la naissance, car c’est à travers elles seules que vous voyez le monde et votre vie. Votre résolution de simplicité était pourtant biaisée dès le départ car, lorsqu’on accepte son sort avec philosophie, on ne se pose pas de questions sur sa vie, son environnement, et aucune envie d’évasion, aucun voyage ne peut émaner d’un tel sens de la fatalité de l’existence. Alors c’était trop tard pour vous, puisque vous êtes partis pour chercher des réponses à des questions que la plupart des habitants de cette planète ne se pose pas. Vous avez bien vu que ces autres humains travaillaient sans se demander si leurs tâches avaient du sens et si elles leur plaisaient, vivaient depuis l’âge de seize ans avec leur femme sans se demander s’ils l’aimaient. Qu’est-ce que ça peut faire après tout ? Le mariage d’amour n’est qu’une invention récente des sociétés modernes. Bref, le bonheur pour eux, c’est d’avoir de quoi manger et que toute la famille soit en bonne santé.

Mais vous, vous ne reviendrez pas en arrière. La société consumériste ultra mobile et la paix relative dans laquelle vit votre pays depuis plusieurs générations sont passées par là. Vous avez déjà goûté à la drogue du voyage et aux plaisirs futiles et fugaces que peuvent apporter une jolie voiture, un après-midi dans un parc d’attraction ou encore un concert hors de prix dans un stade. Vous ne tenez pas en place et les bonnes résolutions de retour de voyage lointain s’envolent aussi vite que celles des 1er janvier. Mais rassurez-vous, si le bonheur n’existe pas et si les Grecs n’auraient pas pu proférer leur sagesse à l’époque de l’iPhone et de l’A380, tout n’est pas perdu. La vie difficile à vos yeux et les contraintes sont traversées de moments de grâce qui surprennent et ravissent d’autant plus que nos quotidiens s’oublient dans l’action salvatrice, la pire ennemie de la maussade oisiveté rêveuse. C’est quoi un moment de grâce ? Ce n’est pas grand-chose si l’on refuse d’en faire quelque chose de grand. C’est aussi simple que le ciel de Winterhude une veille de 1er mai.




lundi 26 mars 2018

Belle âme, tragique trame












Belle âme, tragique trame
Arnaud héros national
Selon sa mère né pour défendre sa patrie
Selon sa patrie mort pour avoir délivré du mal
Catholique tardif, le moderne Jésus Christ

Belle âme, tragique trame
Redonne peut-être foi en l’humanité
Sacrifiée, égorgée comme le cou du colonel
Elle ne peut mettre de côté
Tous ces monstres de l’islam devant l’éternel

Belle âme, tragique trame
On les connaît, on les fiche, on les écoute
Et l’histoire sans fin recommence
Arrive ce que tous redoutent
Un nouveau massacre, une évitable violence.


Hypnotisés par nos écrans, émus aux larmes
Devant le sauveur et ses yeux bleus
Une pensée pour la marche contre les armes
Une nation qui sur ses écoles ouvre le feu

L’argent est roi, les vies ne sont rien
Ça jure sur la Bible, ça cause morale
Mais pendant les discours du mal et du bien
Crèvent les jeunes du premier gendarme mondial

mardi 20 mars 2018

Sortez-moi le bon vieux féminisme du garage !

Dream Wife



Par cet hiver, ce gel, cette déprime, cette morosité interminables, rien de tel pour réchauffer ses nerfs endoloris que l’incandescence d’un groupe de garage-rock féminin comme on n’en fait plus. Trois jeunes londoniennes enragées : deux sympathiques butchers qui balancent des riffs puissants et irrésistibles accompagnés de paroles féministes vociférées par une fausse lolita blonde. 
 

Bref, un petit - minuscule - air des Slits dirais-je timidement, bien incapable de citer un autre groupe féminin similaire.


Ce « girl power » band, c’est comme un truc « à l’ancienne », ça vous ramène à la fin des années 70, vous avez l’impression de connaître, mais non. C’est nouveau et impossible de trouver un équivalent passé, malgré des clins d’œil à certaines chanteuses marquantes (ex : un « one way or another I'm gonna get ya, I'll get ya get ya get ya get ya get ya » au milieu d'une chanson et le « I tell you what I want, what I really really want » du titre FUU).
Six petites semaines après la sortie de leur premier album, les punkettes nous ont fait l’honneur de passer par l’une des villes les plus rock que je connaisse, qui plus est dans mon club préféré.


Concert du 14.03.2018 au Molotow, Hambourg

Si j’ai du mal à trouver à Dream Wife une ressemblance avec un groupe en particulier – leur son me rappelant tout au plus les Stooges (ici la formidable intro de FUU)

 
et la Patti Smith de Horses -, il en va autrement de la première partie ce soir-là. Avec wearemarvin, c’est comme si The Strokes avaient fait des cochonneries pendant quelques dates de tournée en Allemagne et que leurs fils sortaient tout à coup de l’ombre. Pour l’enfant du merveilleux revival rock des années 2000 que je suis, cette mise en bouche pré-Dream Wife a été un véritable plaisir. Moi qui n’aime pourtant pas les premières parties et arrive toujours en retard pour les louper, je ne regrette pas l’exception faite.


Pendant l’entracte, nous sommes allés fumer des clopes et surtout nous rafraîchir dans note chère cour du Molotow. Il faisait chaud dans cette salle. Tellement chaud. Comme dans tous les clubs de Hambourg, quel que soit le temps à l’extérieur. Je me rappelle les cris des petits Lemon Twigs obligés de se mettre torse-nu pendant de leur concert à l’Indra-Club en avril 2017 : « And before we all die from heat ».
Alors pour finir d’enflammer tout ça, le truculent trio débarque avec Hey Hearbreaker aux riffs entêtant. Ce morceau étant de loin le meilleur de l’album, autant dire qu’on nous a mis dans l’ambiance sans ménagement. 

 
Les chansons s’enchaînent, le public bouge bien et ça sautille sans arrêt sur la scène. Le groupe est en nage et déclare même avoir plus chaud qu'à Sidney où il a joué la semaine passée.
Trop plein d’énergie, de jeunesse qui exulte, quel pied ! Les slogans féministes fusent au milieu des paroles sans équivoque, comme dans cet hymne au respect de la femme où "I am not my body, I am somebody" fustige l'objectivisation de celle-ci.


Puis arrive en milieu de concert le « moment préféré » pour la chanteuse : celui où elle exhorte toutes les « bad bitches » de la salle à venir aux premiers rangs, et demande ainsi pendant trois plombes - puisqu’ils n’ont pas l’habitude de laisser leur place – aux mecs de « get the fuck away ». Sur fond de solidarité féminine si chère à leurs yeux, elles clament ainsi leur fierté d'être des « bad bitches » pendant la très explicite FUU. Ironie du sort : mis à part quelques rares couples lesbiens et filles "normales" dans mon genre, l'immense majorité du public est composé d'hommes. N'oublions pas que le rock - et à plus forte raison le punk - est un genre masculin très viril ; d'où le regrettable manque de filles au sein des groupes.


L’ensemble n’aura pas duré plus d’une heure, même si je n’ai bien évidemment rien chronométré. Le meilleur sauna du monde s’est terminé trop vite car il ne faut pas oublier que les demoiselles n’ont sorti qu’un album. Alors dans une apothéose de féminisme véhément - et ouvertement anti-mecs, vous l'aurez compris -, les amazones punk ont invité une poignée de gonzesses des premiers rangs à monter sur scène pour danser sur les dernières saillies punk.

Mon Dieu que c’était bon ! Le genre de concert qui vous revigore pendant les jours qui suivent. L’hiver peut continuer de nous les briser, rock and roll is not dead.

mercredi 14 mars 2018

Pense à elle


















Pense à ce regain tout l’hiver,
Lui qui te semble sans fin.
Pense au vert,
À la nature telle un couffin.
Elle reviendra pour t’y bercer :
Et au bout du tunnel obscur et froid
Une lumière commencera à percer
Et la vie se dorera si le soleil se fait roi.

Souviens-toi de la première journée de printemps.
Le nouveau soleil réchauffe les cœurs,
Adieu celui qui glaçait les corps combattant,
Lui, console de l’hiver en douceur.

Souviens-toi de la première journée de printemps.
Les sourires envahissent les rues,
Éclairent des visages encore blancs,
Les gaietés sont revenues.

Souviens-toi de la première journée de printemps.
Les hommes perdent leurs feuilles,
Les arbres retrouvent leurs vêtements,
Les uns au chant des cigales, les autres à la course des écureuils.

Souviens-toi de la première journée de printemps.
Tu crois tomber amoureux d’une femme,
Mais l’aurais-tu seulement remarquée l’hiver durant,
Quand la saison triste endolorissait tous les charmes ?

Souviens-toi de la première journée de printemps.
Elle clôt la saison morbide,
Son astre brille tendrement
Avant que sa chaleur ne se fasse torride.

Souviens-toi de la première journée de printemps.
La passion estivale se laisse à peine entrevoir
Rien ne t’écrase en cet instant,
Alors souviens-toi de cette légèreté de l’espoir.

samedi 10 mars 2018

Si aujourd’hui j’ai envie de te parler de Paris



Si aujourd’hui j’ai envie de te parler de Paris,
Rapproche-toi et ne me regarde surtout pas.
La Province la considère avec méfiance et envie
Car au rythme de ses fourmis qui marchent au pas
Bat une ville et ses alentours, pouls de tout un pays.
Les régions ont leur caractère et Paris est un appât
Pour que morde le Provincial qui réussit.
Des illusions perdues le poussent vers le trépas
Et s’il reste, de cynisme son avidité grandit.
Sa tête est grosse, son âme est mince, mais il ne le voit pas.
Il est à Paris et ici, tous les cœurs sont gris.

Si aujourd’hui j’ai envie de te parler de Paris,
Viens près de moi et songe comme j’en suis parti.
On y rentre en pensant que tout est à prendre,
Mais elle vous avale en sachant que tout est à vendre.
L’argent s’infiltre dans les moindres recoins de l’esprit,
Les pieds écrasent en silence la misère dans son cri.
Alors si tu résistes aux inhumains méandres
D’une capitale qui vole l’équilibre sans le rendre,
Quitte-la avant qu’elle ne fasse de toi un citadin aigri !
J’ai quitté Paris car là-bas, les Hommes sont des rats qui jamais ne sourient.