mardi 26 mars 2019

J'ai refait le Viêt Nam



Suite et fin de ma découverte du pays du dragon, nous voici au cœur de la Cochinchine, après la découverte du Tonkin il y a tout juste deux ans. Passons donc sur l’explication de l’abus de langage du titre, ce qui est dit n’est plus à dire.

Ce fut un véritable périple pour atteindre la Saigon infernale car aucun vol direct vers l'Asie n'est proposé depuis le minuscule aéroport de la deuxième ville d’Allemagne. Il a donc fallu deux escales, en l'occurrence à Bruxelles, puis à Hong Kong. 


Plus de dix heures dans un aéroport glacial. Très beau et aéré, mais glacial. De nombreux espaces de travail avec un excellent Wi-Fi, mais dans un hall glacial, avec en guise de compensation toutefois une nourriture qui vous brûle le palais.


Atterrissage à Hô-Chi-Minh-Ville, les démarches classiques : quelques centaines de milliers de dongs au distributeur, la petite carte Viettel qui va bien, la chaleur écrasante de bienvenue au moment de mettre le nez dehors, et surtout le bus jaune qui pour la modique somme de 20.000 VND vous dépose en trente minutes à peine au cœur du quartier routard - descendez au dernier arrêt, c'est le terminal de bus.


La soirée déjà bien entamée, les premières frayeurs en traversant la route - ceux qui connaissent le Vietnam et l'Asie du Sud-Est en général comprendront parfaitement - agissant comme des piqûres de rappel, commençons par une bonne bière de la marque "Saigon", puis enchaînons par le désormais traditionnel jus de coco pour célébrer mon arrivée sur le sol vietnamien. Le bœuf est dégueulasse,




mais la nourriture locale ne me décevra pas.

Le lendemain, on attaque les bases d'une visite touristique de Saigon, en sautant toutefois d'un commun accord le célèbre - et sans doute excellent - Musée des vestiges de la guerre. Nous préférons à ces horreurs les vestiges architecturaux de la colonisation française.


Cathédrale Notre-Dame de Saigon

Poste centrale de Saigon

Intérieur avec notre bon vieux Hô

Ancien hôtel de ville avant d'abriter le Comité populaire
(à noter le beffroi central qui rappelle le nord de la France)


Sans oublier le célèbre ancien palais de l'indépendance, résidence des présidents du Sud Viêt Nam jusqu'à la chute de Saigon en 1975. Il devient alors un site historique rebaptisé


Palais de la réunification.


Attention. Nous passons maintenant aux choses sérieuses. S'il ne fallait retenir qu'un nom de ce compte-rendu de voyage, ce serait "Secret Garden", un restaurant bien caché sur la terrasse d'un immeuble d'habitation tout ce qu'il y a de plus normal.

La clientèle est aussi bien locale que touristique et la nourriture est une tuerie.


Les jus et smoothies sont à la hauteur des plats

Mention spéciale pour les beignets de porc (g.)

et les pousses de je ne sais plus quoi (d.)

Avec en prime une vue imprenable sur les gratte-ciel,
y compris sur la tour Bitexco (ne la cherchez pas sur ce cliché !)

Et puis il y a ces petites surprises d'Hô-Chi-Minh-Ville by night, comme

une cage d'escalier très élégante,

le "Cafe Apartment", célèbre immeuble-boutique
 avec ses irrésistibles petits cafés, bars et restaurants,

sa vue sur la rue piétonne Nguyen Hue,

ou encore l'occidentalisation pour la bonne cause du consumérisme
(seulement 9% de la population est chrétienne),

un beau bébé tigre au graphisme "manga",

et pour finir en beauté : le premier margouillat de mon séjour.

Connu pour être l'emblème de la Réunion, il est partout au Viêt Nam. Ce petit animal ne se contente pas d'avoir un cri rigolo et d'être mignon comme tout, puisqu'il sait adapter sa couleur à son environnement et bouffe les moustiques !
Sans exagérer, il m'a accompagnée pendant mon séjour au nord du pays, je l'avais totalement oublié entre-temps, l'ai retrouvé ce soir-là avec émotion et savais pendant mes derniers jours à Hô-Chi-Minh-Ville qu'il allait me manquer. Tous les voyageurs amoureux d'un pays - surtout si la destination est lointaine - savent que l'on s'attache grâce à ce genre de détails, insignifiants en apparence. Mais le margouillat symbolise le climat de cette région du monde, et donc l'exotisme pour une voyageuse européenne.

Alors que la soirée est déjà bien entamée - la nuit tombe vers 16 h à cette époque de l'année - et que la jeunesse de Saigon exulte sur ses scooters, je me rends compte de l'énorme différence entre la capitale économique du pays et la capitale politique visitée deux ans auparavant. La circulation est effrayante dans les deux. Je n'ai pas encore à ce stade identifié ce qui distinguait les Vietnamiens du nord de leurs compatriotes du sud. Certes, il manque le lac Lac Hoan Kiem, mais le choc est beaucoup plus basique que cela : les bagnoles ! Elles étaient quasi inexistantes à Hanoi et les voilà assez présentes à Hô-Chi-Minh-Ville. Les jours suivants, nous constaterons que le nord est bien loin avec ses cochons et buffle (!!) transportés en scooter. Mais la distance est-elle simplement géographique ou temporelle ? Et oui, la question se pose en Asie. Car si vous visitez un pays européen à deux ans d'intervalle, vous constaterez bien peu de changements. Or ici la croissance est à deux chiffres et même si le sud a la réputation d'être moins authentique que le nord, j'ai par exemple été frappée par l'absence de vendeuses de rue portant sur leurs épaules la fameuse palanche de bambou, comme on en voit tant à Hanoi. Mais pour des raisons pratiques évidentes, le chapeau conique, autre symbole du pays, est resté. Ouf ! Nous sommes bien au Viêt Nam.


Bref, quittons tout ce vacarme pour un peu de calme. Direction le delta du Mékong.


Café très sympathique sur la route, havre de paix
- nom malheureusement oublié

Le voilà : le grand, le mythique, l'inoubliable

Le célèbre marché flottant de Cai Ba

La faune locale

"Délirant à bord du sampan" (Nicola Sirkis)

La bouffe, encore la bouffe. Fruits succulents à droite.

Le Mékong en fin de journée

Éreintés par ce long voyage de quelques dizaines de kilomètres - et oui, pas d'Autobahn au Viêt Nam - nous arrivons à cet endroit qui reste de loin mon meilleur souvenir de ce voyage : la Mekong Lodge. Cet éco-hôtel situé sur une île n'est accessible que par bateau. Ici, tout n'est que luxe, calme et volupté. Les oiseaux et autres cris d'animaux nocturnes ne troublent pas le sommeil dans un superbe bungalow, il l’accompagne. Cet endroit est le paradis sur terre.


Lever de soleil depuis la salle à manger

Malheureusement, nous n'y avons fait que dormir, dîner, petit-déjeuner, et partir. Car un programme assez chargé nous attendait pour poursuivre la découverte de la région.


Les fameux poussins peints par les paysans
pour marquer leur appartenance

Entrée de Xeo Quit, ancienne base du Viêt Cong

Vue depuis le marais - ancien abri souterrain
d'un secrétaire général du comité central

2e tuerie gustative du séjour. Que Phat à Mỹ Long

Les préférences dans les domaines gastronomique et hôtelier ayant été établies, passons aux visites. Et bien une fois l'émotion retombée à la vue du Mékong, le summum de ce voyage était sans hésitation la Forêt des cajeputiers de Tra Su.

Vue depuis le sampan

Le glissement sur l'eau se poursuit, 
dans le plus grand calme possible
afin de réussir à apercevoir quelques oiseaux.

Vue sur la réserve naturelle. Groupes d'oiseaux 
changeant de direction visibles au loin.

Coucher de soleil sur les marécages
du sanctuaire d'oiseaux

Se réveiller à Chau Doc, ouvrir les rideaux et voir
des apprentis moines se marrer devant la pagode adjacente
.

Kikou !

Et c'est parti pour les 400 marches d'ascension
vers la pagode de Chua Hang sur le mont Siam !

Un effort correctement récompensé

Avec le Cambodge au loin










Sol en marbre, ambiance sacrée (ou onirique, au choix)

Et oui : une partie du temple se trouve
à l'intérieur d'une grotte

Après cette belle escapade dans le delta du Mékong, le retour à Hô-Chi-Minh-Ville ne peut être que morose. Heureusement, nous nous envolons le surlendemain pour l'île de Phu Quoc. On ne va pas se mentir, ce n'est pas le genre de la maison : des vacances sur une île sont foutues si le temps n'est pas au rendez-vous. Or, il le ciel était totalement couvert dans le meilleur des cas et il a plu dans le pire. Aucun regret pour ma part, on ne peut pas gagner à tous les coups. Saigon et le delta du Mékong rattrapent ces cinq jours d'ennui insulaire.


Ensoleillement maximum pendant notre séjour...

Et que fait-on des eaux usées ?
Ben on les envoie à la mer pardi !

Heureusement, on ne se lasse pas de la
végétation luxuriante vietnamienne.

Et puis ne soyons pas si négatifs, je ramènerai un magnifique souvenir de Phu Quoc.

Allergie aux moustiques
(même résultat en Europe)

Sur ce, chó Saigon, chó le Vietnam,

un pays qui a du chien !






lundi 25 février 2019

Lettre de Poupette à Choupette

Chère Choupette,

Pardonne cette missive un peu "cheap", comme la qualifierait cet homme de goût qu'était ton maître. "Était", oui. Je me vois forcée d'utiliser l'imparfait car il n'est plus et comme les bipèdes, avec lesquels nous avons pourtant si peu en commun, j'ai encore du mal à réaliser. Selon les conventions humaines, je te présente mes plus sincères condoléances. 

Alors tu es riche, paraît-il ? Les médias ne cessent de parler de ton héritage, occultant ainsi la profonde souffrance dans laquelle la perte de Karl a dû te plonger. Nous, les sacrés de Birmanie, sommes des êtres sensibles dont l'attachement à notre humain s'apparente à celui d'un toutou. Alors sache que de l'autre côté du Rhin, dans la ville qui a vu naître ton maître, deux chattounes te comprennent mieux que personne. Car ni tes deux assistantes attitrées, ni ton garde du corps n'imaginent ce que tu ressens. Derrière le froid apparent de nos sublimes yeux bleus - oui, ils le sont, appelons un chat un chat - se cache une sensibilité à fleur de poils (longs). Ma soeur et moi vivons la moindre absence de Frauchen comme un abandon, et ne parlons pas de ses vacances dans des contrées lointaines pendant lesquelles elle nous manque terriblement...Ou plutôt "elle ME manque" devrais-je dire, car la frangine est une catin qui se donne à la première caresse de la première cat-sitter venue. Mais c'est un autre sujet. 

Revenons-en à toi. Les millions hérités ne remplaceront jamais l'amour inconditionnel d'un bipède esseulé, mais à cela s'ajouteront - peut-être est-ce déjà le cas - les danses humaines intéressées. Je te fais confiance et reste persuadée que tu sauras déceler la cupidité des "proches" de ton Kaiser de la véritable affection et compassion que d'autres, plus rares, te porteront. Mais tout comme les Delon sont de la race des Seigneurs, nous appartenons à la race sacrée de l'animal favori des Occidentaux. Notre supériorité indéniable exclut le moindre doute concernant notre loyauté. J'espère donc que tu feras bon usage de ce petit pécule, et que tu poursuivras ta vie avec élégance et arrogance, dans le plus digne respect des valeurs inculquées par feu ton maître.

Miaou miaou tout doux des bords de l'Alster,

Deine Poupette.



PS : Si tu pouvais nous dépanner de deux/trois barquettes Chat-nel, on ne soufflerait pas dessus.

vendredi 7 décembre 2018

Une Affaire d'état - Chapittre III: Mounavis


Depuis deux ans, Morganne réussit à vivre de ses piges et goûte au bonheur de ne plus redouter le lundi comme un écolier ou un esclave du salaire. En plus d’être payée pour donner son avis et lâcher sa haine quand l’envie lui prend. Revers de la médaille, elle travaille sept jours sur sept et ne jouit plus de la même vie sociale intense ni de la belle oisiveté dominicale de sa jeunesse. Pendant que Bertrand va au ciné avec ses potes et son plan cul actuel, que Joëlle se fait un brunch suivi d’une virée à la piscine Joséphine Baker et que la douce Mélanie dîne en famille à Passy, Morganne est coincée dans son 45 m2. C’est dimanche et il est temps de mettre un coup de collier pour rattraper la soirée atroce du vendredi soir, la sieste crapuleuse du samedi et la courte soirée alcoolisée qui a suivi à l’appart.

Salut Morganne,

J’espère que tu as passé un bon weekend et surtout que tu as regardé la cérémonie des Césars hier soir. Que du lourd. Un vrai régal pour toi. Hâte de lire ton papier au vitriol. Tu fais ce que tu veux. Tu sais à quel point la liberté de mes collaborateurs les plus précieux me tient à cœur, mais n’oublie jamais que le clash fait vendre.


Voici donc ce que le rédacteur en chef de France Actu, Christian Delville, n’a pas manqué de lui envoyer sur Telegram. Un message bien putassier comme il en a le secret pendant les grandes occasions. Élections présidentielles, européennes ou municipales, festival de Cannes, cérémonie des Césars et même victoires de la musique, tout cela l’excite beaucoup. Il ne faut pas lui en vouloir, c’est un journaliste français lambda. Expert en tout, sérieux nulle part. Il a compris le système et nage en dos crawlé dans le sens du courant. Morganne procède instantanément à la traduction mentale de l’e-mail : « Envoie-le pâté d’ici ce soir ». Elle sait qu’il faut frapper fort car malgré sa position de chouchoute et son prestige au sein du quotidien, elle ne peut pas se louper sur ce genre de tournant. L’écran brisé de son iPhone indique douze-heures trente et l’e-mail a été envoyé à dix heures trente-huit. Il y a une éternité. Elle doit se farcir la cérémonie en Replay et compte bien ignorer les relances de Christian pour se concentrer.
La cérémonie est présentée par un comique très moyen, voire mauvais. Les parodies en magnéto sont lourdes et faussement malines, les sketchs sur scène époustouflants de kitsch et de ringardise. Morganne se dit qu’elle n’aura aucun mal à remplir la consigne. C’est toujours agréable d’allier sincérité et donc déontologie à la « commande » de la main qui vous nourrit. Mais l’angle de son article ne portera pas sur l’animation. Grâce aux stars de la soirée, la petite vedette de France Actu va dépasser les attentes de son mandant. Elle sent la colère monter en elle au fur et à mesure que les têtes défilent. Le principal couple de la soirée, deux immenses acteurs espagnols parfaitement assortis, fait office d’exception à la règle. Les autres lui foutent tous la gerbe. Des acteurs à la cinquantaine plus qu’entamée, grisonnants, mal rasés et d’apparence crade se font acclamer par la grande famille du cinéma pendant leurs interventions ultra convenues. Le tout sous le regard amoureusement admiratif filmé en gros plan de leurs conjointes d’une trentaine d’années. Sans doute des femmes brillantes, mais reléguées joyeusement au rang de jeunes épouses fertiles et dociles capables d’épauler leurs grands hommes de maris.
Ces types qui n’ont pourtant rien fait de répréhensible par la loi ou même la morale communément admise la dégoûtent. Un dégoût qui éructe. Mounavis sera assassin, mais elle n’a pas le choix. Les mots coulent, elle corrige peu à peu son article, le style, les fautes d’orthographe laissées par ci par là, mais ne change rien au ton ni aux arguments enfoncés à coups de massue dans son fichier Word. À la cinquième relecture, elle pousse un soupir de satisfaction. La rage s’est légèrement apaisée. Elle remercie ses professeurs de français d’avoir suscité en elle une vocation aussi précoce pour l’écriture.

Comme chaque année, la réunion de la grande et belle famille du cinéma français est un passage obligé pour les médias et commentateurs en tout genre, professionnels ou non, détenteurs de la carte ou non, estampillés « Césars » - entendez « esprit parisiano-chic-de gauche-faussement-irrévérencieux alias Canal + » ou non, cinéphiles ou non, et j’ajouterais même, ayant regardé la cérémonie dans son intégralité ou non. Et c’est là que tel un justicier de papier j’arrive avec ma cape trempée dans l’acide sulfurique. Contrairement à la masse des journalistes qui se sont contentés de reprendre les moments forts de la soirée par souci de publier dans la nuit et de battre le fer de la pensée unique tant qu’il est chaud, j’ai des choses à dire. Passons outre les sketches plus ringards les uns que les autres du présentateur, un humoriste de seconde zone sans charisme et qui a sans doute remporté de casting de la présentation par désistements successifs.
Passons sur cette pauvre petite fille riche qui vient se lamenter avec ses gros sabots obscènes sur son sort de non héritière. Son père, la plus grande star française de tous les temps, ne lui a laissé que des miettes, comprenez quelques appartements parisiens et millions d’euros. La jeune femme ne semble donc pas compter sur « sa vraie famille », celle du cinéma français, pour lui donner du travail et gagner la différence à la sueur de son front. Trop fatiguant.
Passons sur l’intervention hilarante de Claire Berdin, la taulière, qui nous régale en cette édition post #balancetonporc. Faire de l’humour non gras sur les rapports entre sexe et pouvoir par les temps qui courent était un véritable défi, une marche sur des œufs. Pas de casse. Passons sur la tempête fécale que cette jeune actrice s’est prise sur les réseaux sociaux car elle a eu le malheur de ne pas rire à l’irrésistible. Même en matière d’humour, il est interdit de ne pas marcher au pas. Gare aux rebelles. Rappelons que contrairement à ce qu’on peut lire aujourd’hui sur Twitter, cette pauvre jeune fille ne risquait pas d’avoir couché pour obtenir le rôle qui lui a valu une nomination pour le César du meilleur espoir féminin. Le réalisateur de ce film est une réalisatrice et son producteur une productrice. Mais si la meute se renseignait avant de se jeter sur une proie unanimement désignée, elle cesserait immédiatement d’être une meute et chaque membre retournerait à sa propre médiocrité, incapable d’octroyer à une femme le droit de ne tout simplement pas trouver cette blague drôle. Une gamine ne saurait avoir sa propre sensibilité face à l’humour sans que cela ne devienne suspect. Et quand bien même une femme coucherait pour arriver à ses fins carriéristes, pourrait-on la laisser tranquille et s’efforcer de voir ses avancées comme le résultat d’un accord gagnant-gagnant concrétisé par un acte entre deux adultes consentants ? Mais là encore, passons. Passons sur tout ce qui précède, chers lecteurs de France Actu - ou de mes chroniques seulement, sûrement – car l’objet de ma colère était ailleurs ce soir-là.
Refaisons-nous le film. Une actrice espagnole talentueuse à l’honneur et visiblement très émue, accompagnée d’un époux espagnol au moins aussi talentueux qu’elle et visiblement content d’être au milieu du cinéma français. Un couple à la fois éblouissant et banal, en somme.
Et puis il y a les autres. Le soi-disant nouveau Jean-Paul Belmondo, adulé de tous pour sa carrière aux États-Unis, joue son plus bel air de mec jovial au sourire parfaitement rôdé du bon copain. Mais cette attitude ne parvient pas à effacer les sillons que tracent sur son visage une quarantaine pourtant à peine entamée, ni le rubicond imprimé par des nuits et des journées d’alcool qui marquent sur les joues des hommes le temps qui passe alors même qu’ils s’abandonnent à ces excès pour mieux l’oublier. Son couple est né sous les yeux des Français. Ils l’ont suivi, aimé, pris en modèle. Pour eux, ils étaient la preuve que célébrité ne rimait pas avec inconstance. Et pourtant. Les naïfs sont tombés de haut quand ils ont appris le divorce. Finalement, ils n’étaient plus un gars et une fille comme les autres, mais deux quadras comme les autres vedettes. Le vieux explose professionnellement, soutenu jusqu’à l’abandon de soi par bobonne, laquelle ne manquera tout de même pas de se faire larguer pour une – beaucoup - plus jeune quand Monsieur en aura marre de se voir vieillir dans le miroir des rides de sa moitié.
Et son nouveau meilleur ami l’Américain… - notons que personne ne remet en cause l’authenticité de cette amitié soudaine entre deux hommes qui peinent à se comprendre. Sans doute une connexion des cœurs qui transperce les barrières de la langue – a une situation amoureuse similaire. Marié à une femme brillante, la meilleure dans son domaine, tout comme la femme du Belmondo-XXIe siècle excelle dans le sien, ils affichent une différence d’âge de 17 ans. Et elle se voit. Comme il est Américain, le vieillard est beaucoup plus coquet et mieux conservé que son grand ami latin, mais il a veillé à ne jamais se teindre les cheveux, les femelles adorent le poivre et sel. Alors les deux vieux mâles accomplis se gargarisent de leur amitié en carton et de leurs succès véritables devant une assemblée complice et leurs femelles respectives jeunes et fertiles cantonnées au rang de Mesdames D. et C. malgré leurs propres qualités et carrières exceptionnelles.
La France du XXIe siècle en est là. Elle hurle et/ou se moque lorsqu’un jeune candidat à la présidentielle est marié à une femme de vingt-cinq ans son aînée, mais ne voit même pas ce même écart entre le Président américain et son épouse. Il est acquis que les femmes peuvent contrôler leur fertilité depuis la légalisation de la pilule et autres contraceptifs, que cette avancée profite également aux hommes puisque chacun peut jouir sans crainte de procréer. Et pourtant, pourtant, les unes continuent massivement à rechercher la sécurité chez les hommes plus vieux, et les autres la fertilité chez les femmes plus jeunes. Des causes biologiques dirait-on, car la ménopause guette. Des causes culturelles répondrais-je, car la médecine permettant aujourd’hui aux femmes de faire un enfant par fécondation in vitro jusqu’à l’âge de 49 ans, seule une habitude culturelle peut justifier de telles préférences et jugements généralisés archaïques. Quand je vois Monsieur D., Bruno G., Vincent C., Gilles L., Gad E. – !!! -, David G. et d’autres stars françaises que j’oublie, larguer bo-bonne pour des jeunes femmes qui bien souvent pourraient être leurs filles, je bénis le ciel de m’avoir créée homosexuelle. Je veux être une vieille femme et sais que personne n’aura le pouvoir de me jeter à la poubelle à l’approche des quarante ans. Ni cet article ni aucune féministe ne changera ces réflexes préhistoriques, les femmes continueront à cesser d’exister et d’avoir une quelconque valeur sexuelle - et donc féminine - à l’approche de la quarantaine. Alors elles surmonteront l’humiliation, se réinventeront et deviendront de grandes dames refusant de ne vivre que pour un homme, comme l’a fait l’ex de Belmondo Le Petit. Les jeunes femmes ne seront que beauté, rêveront d’être Miss France ou de faire de la télé réalité, tandis que jeunes moches et vieilles dames tout court resteront invisibles. Césars 2018. 2018. DEUX-MILLE-DIX-HUIT !

« Putain, je vais prendre cher. Ils vont tous adorer ça », se dit Morganne après l’ultime relecture du pavé dans la mare. Son cœur bat relativement fort lorsqu’elle clique sur « Envoyer », puis elle s’empresse de désactiver tous ses comptes sur les réseaux sociaux et de sortir prendre l’air, profiter avant la tempête du calme d’une fin d’après-midi au milieu de la joyeuse foule venue clôturer son weekend aux Buttes-Chaumont.

lundi 19 novembre 2018

Deux frères

Le chef de famille officiel
Dès son troisième mois de grossesse, ma femme fut persuadée que notre deuxième enfant serait une fille. Le présumé instinct maternel nous trompa puisque un joli garçon sortit de son ventre. Je ne peux nier, au-delà de la situation actuelle, que la nouvelle me déçut quelque peu. Mais contrairement à ses parents qui rêvaient du choix du roi, notre premier fils, du haut de ses deux petites années, voulait coûte que coûte un petit frère. À son arrivée dans la maison familiale, Xavier reçut un très bon accueil de la part de son aîné : celui-ci dépassa son premier sentiment de jalousie après avoir compris qu’il avait gagné un camarade de jeu inférieur. Très vite, deux caractères diamétralement opposés s’affirmaient. Antoine développait naturellement cette sagesse de l’aîné, celle du premier arrivé qui obéit à ses parents et intériorise son rôle de modèle. Face à lui, Xavier montrait un esprit rebelle et fantasque. Peut-être ma femme le couvait-elle trop à cause de sa santé fragile. Plus chétif, mais aussi plus extraverti que son grand frère, il devint très jeune le petit protégé de ma femme. Je la confrontais de temps en temps à ce sujet et même si elle s’en défendait avec une grande hypocrisie, je voyais bien sa tendresse particulière pour Xavier. Elle retrouvait en lui le charme teinté d’impétuosité de ses ancêtres arméniens. Il était très doué pour amuser la galerie et nous causer du souci avec son comportement dissipé au collège. Tandis qu’Antoine n’était qu’ordre, sérénité et intelligence discrète, Xavier était bruit, fureur et charme effronté. Le premier se dirigea tout naturellement vers des études d’avocat, le type de cursus qui rend les parents fiers. Et nous l’étions. Je suis moi-même notaire, fils de magistrat et jamais je ne pus imaginer une autre voie que le droit ou pour mes enfants.

Disons que Xavier détrompa mes espoirs et n’eut pas tout à fait la même réussite scolaire que son frère. En plus de son agressivité envers ses camarades, il faisait preuve d’un désintérêt non dissimulé pour l’école. Pourtant il aimait lire, était curieux de tout, et même très intelligent. Mais au lieu de se soumettre aux contraintes scolaires pour trouver sa voie à travers elles, notre benjamin excentrique parlait dès le collège de devenir célèbre, tantôt comme écrivain, tantôt comme star des plateaux télé, l’un n’excluant pas l’autre. Aussi étonnant que cela puisse paraître, ma femme ne balayait jamais ces enfantillages d’un revers de main d’adulte. Descendante de réfugiés arméniens, elle était non seulement habitée par cet instinct de mère orientale surprotectrice et fière de son fils quoi qu’il arrive, mais surtout elle n’avait jamais abandonné l’idée d’enfanter de grands hommes susceptibles de rendre à la France ce que celle-ci avait donné à ses ancêtres.

Alors plus les enfants grandissaient, plus ma femme avait du mal à cacher sa préférence pour Xavier. J’essayais de tempérer en imposant une certaine impartialité et droiture, mais la relation entre une mère et son fils est parfois impénétrable pour le père. Pour ceux qui croient à la psychanalyse, on peut parler de complexe d’Œdipe. Heureusement, Antoine se préoccupait peu de tout cela. Il gardait avec Xavier des rapports empreints de ce mélange classique de complicité fraternelle et de compétition virile. Il n’avait de toute façon pas grand intérêt à affronter sérieusement un adversaire aussi inférieur que son frère : premier de la classe, il était plus populaire au collège et faisait la fierté de son papa. Quant à Xavier, il restait lui aussi persuadé d’être le vainqueur : d’une supériorité intellectuelle le dispensant du moindre effort, il enchaînait par ailleurs les amoureuses. C’est donc tout naturellement et après avoir redoublé quelques classes qu’il quitta l’école à seize ans malgré nos vives protestations et même les pleurs de sa mère. Celle-ci avait beau penser que son fils adoré était trop bien pour le système scolaire, elle ne voulait pas le voir débouler dans le monde du travail sans formation. Xavier quant à lui ne parvenait pas à contenir son impatience et son obsession de la réussite et des filles. Et sa relation avec sa mère n’était pas étrangère au traitement qu’il leur réservait. Tandis qu’Antoine commença dès son entrée au lycée une relation amoureuse avec une charmante camarade de classe, je croisais chaque semaine mon enfant terrible dans les rues de notre petite ville de banlieue en compagnie d’une nouvelle demoiselle.

À dix-sept ans, il entra dans la vie active et ma femme réussit à me convaincre de lui payer un studio à Paris. Monsieur souhaitait prendre son indépendance et raccourcir son temps de trajet pour se rendre à son travail. Même si je montrai d’abord une certaine résistance de principe, je finis par accepter, incapable de refuser quoi que ce soit à mon épouse. Je fis donc jouer mon réseau pour lui trouver un studio très coquet dans un immeuble de standing du cinquième arrondissement. Le cœur de Paris : rien n’était assez bien pour notre futur grand Xavier. À cette époque, il venait d’entamer un nouveau travail de commercial en cartes téléphoniques. Avec sa gouaille et ses immenses facilités en communication, il pouvait vendre n’importe quoi à n’importe qui. Au bout de quelques mois, il commença donc à très bien gagner sa vie grâce aux primes. L’épanouissement et le confort matériel justifiaient ses efforts du début, sans parler du prestige de la réussite sociale aux yeux de son obsession grandissante : les filles. Mais il faisait tout cela « en attendant l’inévitable succès » et trouva bien vite que le travail, chose somme toute nouvelle pour lui, était une occupation trop contraignante. Il nous déclara un jour détester les contraintes car elles bridaient sa créativité. Alors il démissionna au bout de onze mois pour se consacrer à l’écriture. Bien évidemment, nous ne savions rien de ce changement avant qu’il ne nous réclame de l’argent. Il finit par avouer à sa mère qu’il était en fin de droits.
Les choses dégénérèrent rapidement en crise familiale. Ma femme en voulut à son fils adoré de ne rien lui avoir dit et surtout de faire partie des nécessiteux : les bénéficiaires du RSA. Il était trop bien pour cela. Il salissait ses ancêtres arméniens qui ont transformé leur pauvreté d’exilés en richesse grâce à leur travail acharné. A ses yeux, ce fils était indigne de la famille et elle le lui fit rapidement sentir. Chacune de ses visites à la maison donnait lieu à des interrogations de plus en plus insistantes sur sa situation professionnelle.
« Mais mon cœur, tu es doué, pourquoi tu ne retrouves pas un bon travail ?
-          Je te l’ai déjà dit, maman ! J’ai besoin de temps. J’écris une pièce de théâtre et suis sur un projet de programme court pour la télévision. Je ne peux pas me permettre de tout parasiter avec un travail alimentaire. »

Et la plupart du temps, la conversation s’arrêtait là. Ma femme voyait bien qu’il s’enfermait dans cette croyance en un succès imminent. Plus le temps passait, plus les visites se faisaient rares, et finalement plus personne n’osa aborder le sujet par peur de faire monter la tension. Pour ma part, je le reconnais aujourd’hui : je ressentais un irrépressible mépris pour Xavier et crains même qu’il perçut certains de mes regards empreints de reproches. Mais il ignorait très certainement que j’étais le principal objet de ces reproches qui me hantent encore maintenant. Qu’ai-je raté ? Pourquoi n’est-il pas raisonnable et travailleur comme son frère ? Ai-je trop gâté mes fils ? Je chassais toujours de mon esprit l’évidence : j’étais trop fier de mon aîné. Tandis que mon épouse retrouvait en Xavier son propre caractère fantasque, j’admirais ma propre rigueur dans la personnalité d’Antoine.

Vers l’âge de vingt-et-un ans, ce dernier émit le souhait de quitter la maison pour s’installer avec Candice, son amour de lycée. Même si comme tous les parents, nous n’étions pas prêts à nous retrouver seuls, ma femme et moi n’avions pas le choix. Je parvins alors à dénicher pour les deux tourtereaux étudiants en droit un joli petit appartement dans le même immeuble que Xavier, deux étages plus haut.

Le fils modèle
À peine trois mois après notre emménagement à Paris, on décela chez papa un cancer du pancréas à un stade avancé. Le choc de l’annonce fût immense et j’éprouvai aussitôt une culpabilité qui depuis ne m’a plus quitté, comme un lien de causalité entre mon départ de la cellule familiale et la maladie foudroyante qui suivit. Dès qu’il comprit la mort imminente de papa, Xavier sombra dans une folie inextricable, ou plutôt sa folie se dévoila dans toute sa splendeur. Je l’ai toujours trouvé un peu excentrique, comme maman, mais il avait le mérite de me faire rire. Aujourd’hui, il me fait trop de peine. Pourtant je l’aimais bien mon petit frère, car même si j’avais parfois l’impression que maman le préférait, il était une véritable source de légèreté au milieu de toute cette pression exercée par papa. Or c’est comme si cette légèreté perdit son modèle d’opposition, et donc sa raison d’être, quand le père de famille disparut et emporta avec lui son exigence et sa gravité. C’est pourquoi Xavier passa presque mécaniquement de joyeux rêveur à mythomane pathologique et irresponsable. Cela dura une quinzaine d’années. Son appartement était un taudis. Il dépendait entièrement du RSA depuis que maman avait décidé de lui couper les vivres, espérant sans doute le ramener à la réalité par la force de la nécessité. Malheureusement, le contraire se produisit puisqu’il refusait de voir sa misère matérielle et s’enfonçait dans ses élucubrations.
Son four était en panne et comme ses nombreux impayés de loyers l’empêchaient de prévenir son propriétaire, il venait me rendre visite presque tous les jours pour faire cuire ses pizzas vegan surgelées, gracieusement offertes par ses amis. Chaque semaine, il fantasmait le point final d’une pièce de théâtre, d’un format TV ou encore d’une comédie musicale qu’il aurait écrit. Il n’arrêtait pas de dire « Je suis Arménien. Je vais me refaire. » Et quand je descendais pour lui indiquer que la cuisson de son plat était terminée – car il n’avait pas toujours un portable, ou ne répondait pas aux SMS - je le trouvais à chaque fois, sans exception, assis devant la page de sa messagerie AdopteUnMec. Je faisais en sorte de regarder l’écran derrière son dos pour lire ses messages. Ils se ressemblaient tous : adressés à des jeunes filles âgées de 18 à 22 ans, ils parlaient surtout d’elles. Mon frère avait toujours su comment s’y prendre avec l’autre sexe, qu’il considérait comme faible. Comme tous les Casanova cyniques, il montrait un intérêt sincère pour ses proies et se désintéressait d’elles tout aussi rapidement une fois la capture réussie. Le mépris, lui, était présent à toutes les étapes. En coureur de son époque, il faisait rarement allusion à une rencontre de visu dans ses messages. J’ai déjà constaté ce paradoxe chez bon nombre de mes amis célibataires parisiens. Tous sont inscrits sur Adopte, tous exploitent au maximum leur quota journalier de charmes autorisés et passent leurs journées à envoyer des messages via cette application, mais la plupart n’ont pas le courage – même s’ils invoquent le manque de temps ou « la flemme » - de rencontrer ces filles avec lesquelles ils aiment tant converser. Quant à Xavier, je me demandais d’où il sortait ses petites amies puisque visiblement, elles ne provenaient pas du fameux site de rencontre.

Je n’osais pas lui poser la question, encore moins lui faire part de mon avis, mais l’âge de ses petites amies fugaces était de toute évidence lié à son refus borné de la construction. La construction, sinon d’une carrière, d’un projet artistique. La construction, sinon d’une longue relation avec l’horizon d’une famille, d’un couple digne de ce nom. Je suis avec Candice depuis le lycée et même si  son obsession du contrôle et mon addiction au travail n’ont jamais facilité les choses, je sais à quel point les concessions et le recul sur soi-même sont importants pour faire durer un couple. Je sais également à quel point mon frère détestait – et déteste sans doute toujours - les notions de compromis et de stabilité. Il voulait bâtir une maison douillette et solide avec de la paille, accéder à la réussite et à l’argent en travaillant le moins possible, ne comptant que sur ses supposés qualités et talent. Je ne dis pas qu’il en était complètement dépourvu. Au contraire, je l’avais vu à l’œuvre au collège : certaines de ses rédactions étaient brillantes et des enseignants louaient ses prestations orales lors de réunions parents-professeurs auxquelles nous assistions tous les quatre. Des phrases comme « Il a des facilités, mais devrait les exploiter davantage par le travail » revenaient sans cesse, me faisant alors passer pour le timide besogneux et pas spécialement doué.

Malgré tout, je pense tenir ma revanche. Et heureusement que ma mère finit - mieux vaut tard que jamais - par ouvrir les yeux sur son petit dernier et cessa d’entretenir ses délires de paresseux. Candice et moi avons de l’ambition depuis toujours et faisons tout pour parvenir à sa hauteur, contrairement à Xavier qui la confondait avec sa fatigue naturelle et sa vacuité. Il ne travaillait vraiment qu’à séduire de petites étudiantes parisiennes à la fois privilégiées et intéressées. J’imagine qu’il n’en ramena aucune dans son taudis. Elles ne se seraient jamais dévêtues dans un tel décor : odeur permanente de tabac froid malgré la fenêtre ouverte, absence de papier toilette et de gel douche, taches sur le canapé-lit et la moquette, peinture écaillée des sanitaires, sans parler de la vaisselle entassée depuis des mois dans l’évier. Certains qualifieraient tout cela d’appartement de célibataire, mais c’était plutôt quatre murs et un toit pour un clochard. Il devait donc aller chez ces filles et leur inventer mille histoires sorties de son cerveau de mythomane pour qu’elles s’intéressent à lui autant qu’il avait l’air de s’intéresser à elles. Par ailleurs, une fille est toujours plus crédule et moins regardante à vingt qu’à trente ans. Pour Xavier, le désir de chair fraîche n’était donc pas l’unique cause de ce filtrage permanent sur AdopteUnMec. Avec leur libido de jeunes êtres encore en pleine découverte de leur sexualité, elles n’avaient pas spécialement le temps, ni l’envie, de vérifier toutes les données personnelles communiquées par un embobineur comme mon frère. Lorsque je descendais chez lui, je ne croisais donc que ses amis, toujours là pour le taquiner sur ses mensonges tout en remplissant son frigo. A l’occasion de quelques soirées dans des bars, je fis la connaissance de certaines de ses aventures, toutes plus charmantes et cultivées les unes que les autres. De vraies petites Parisiennes : toujours élégantes, toujours intéressées. Si elles avaient su avec qui elles couchaient...

Et puis je croisais aussi cette fille de temps en temps, Elise, une jolie trentenaire que Xavier avait toujours beaucoup appréciée. Elle habitait en Angleterre et venait deux à trois fois par an sur Paris. Si mon frère avait ajouté du travail à son âme d’artiste, c’est avec elle qu’il aurait pu être heureux. Mais puisqu’il restait enfermé dans ses élucubrations et son aigreur, il fermait lui-même les portes d’une telle créature. Celle-ci aurait pu le tirer vers le haut, car elle n’était ni vénale, ni méchante, mais d’un sarcasme sans pitié à l’égard du mensonge. Or elle était déjà bien trop mûre et professionnellement accomplie pour faire semblant de croire à la prétendue gloire imminente de mon frère. Son amitié pour lui ne reposait pas sur ce qu’il prétendait être, mais sur ses véritables qualités. Il la faisait rire, et c’est la raison pour laquelle elle passait toujours un après-midi et une soirée avec lui lors de ses passages dans la capitale. Quand je pense qu’il lui reprochait – comme à nous tous d’ailleurs – son manque de maturité. Elle paraissait si sérieuse et intelligente. Quel gâchis !


Skype à Elise
« Tu sais ce que tu es ? Une femme orgueilleuse et méprisante. Allez salut ! J’en ai marre que tu me rabaisses sans arrêt. Je construis mes relations dans le respect de l’autre et toi, tu te complais dans ton rôle de beauté froide et inaccessible. Tu sais Élise, tu me rappelles mon frère et sa copine parfois. Ils viennent d’avoir un gosse. Ma belle-sœur le prépare déjà à devenir un champion, un surhomme. Le gosse est né il y a sept mois et je ne l’ai toujours pas vu. Ils ont déménagé à Levallois. Et tu leur ressembles, mis à part le fait que tu ne veuilles pas d’enfants. D’ailleurs j’ai été surpris que tu ne veuilles pas d’enfants à plus de trente ans. En tant que femme, tu ne veux pas donner la vie car tu ne t’aimes pas. Tu ne veux surtout pas créer quelqu’un à ton image. »

 « Elise, tu n’es qu’une ado, une petite égoïste. Tu te rends compte que tu as déjà trente-et-un an ?? Et tu ne sors qu’avec des gamins avec des kilos de muscle et rien dans la tête pour être certaine de mieux les dominer. Des crétins, en somme. À chaque fois que je te vois, tu dis avoir un nouveau mec. Je n’aimerais vraiment pas faire leur connaissance. Ils doivent être aussi vides que toi. »

« Tu ne me réponds pas ? Forcément, tu n’as rien à dire. Allez ciao, Elise. Je n’ai pas d’énergie à perdre avec une petite fille comme toi. »
« Tu sais quoi Elise ? Va te faire foutre. Je pense que ta vie à l’étranger n’est qu’une fuite, et même des grandes vacances pour échapper à ton père. Il n’a jamais démontré d’amour à ton égard. Ou alors tu es sa petite préférée et tu crains de ne pas être digne de lui. Tu as vraiment un problème avec les hommes, Elise. Tu es une castratrice. Et tu es tellement superficielle : j’en sais bien plus sur les racailles que je branche sur Adopte en lisant leur profil que sur ta vie, depuis le temps que je te connais. »

« Je te signale qu’avant de partir de chez moi, tu as envoyé des charmes à des thons depuis mon PC. Je ne paie pas l’abonnement Adopte et n’ai droit qu’à cinq charmes par jour, que tu as gaspillés avec des vieilles de trente ans !  Contrairement à ce que tu racontes, je ne mens pas sur mon âge. Je mets l’âge que je fais et c’est tout à fait normal. »
« Quasimodo ? Tu me traites de Quasimodo ? Mais ma pauvre ! Heureusement que je ne sors qu’avec des femmes plus belles et intelligentes que toi, sinon je me tirerais une balle. Je fréquente uniquement des gens humainement enrichissants, ce qui n’est pas ton cas. Tu sais ma petite Elise, il n’y a pas que le physique dans la vie. Mais regarde-toi ! Tu es banale. Des yeux globuleux, un teint affreusement pâle et un corps tellement maigre, limite anorexique. Ça ne m’étonne pas puisque tu ne te nourris que de pâtes et autres plats atroces bourrés de gluten ! »

« Allez Elise. Je t’aime bien, tu sais. Si je te dis tout cela, c’est pour toi. Car tu es certes intelligente, mais vide et très narcissique. Les gamines comme toi imbues de leur personne ont besoin qu’on soit dur avec elles pour avancer. Moi je m’intéresse à l’humain. J’ai coaché Karim gratuitement il y a quelques semaines. Il en est ressorti meilleur. Tu sais qu’il est dans la religion maintenant ? Sans quoi il aurait sans doute violé une femme. Mon coaching lui a fait énormément de bien, comme à David. Il est très narcissique également. J’ai dû le coacher pour l’aider à lutter contre son égoïsme et sa superficialité. Tu devrais essayer toi aussi, car Dieu sait à quel point tu en as besoin. Et tu fais la femme moderne et indépendante, mais jamais aucun homme n’accepterait de travailler autant pour ce que tu gagnes. Ta vie à l’étranger n’est qu’une parenthèse pour échapper à ton papa. »

« Tu sais Élise, je sais ce que tu ressens. Ma mère est une vieille femme méchante, mais dans un travail sincère et empathique sur l’humain j’ai tenté de la comprendre. Elle est dans ses idées préconçues et s’y est encore plus enfermée depuis que mon père est mort. C’est une triste veuve en somme. »

« Élise, tu n’es qu’une personne creuse avec une intelligence émotionnelle proche de celle d’une huître. T’ai-je dis que je venais de terminer mon scénario ? Le film a toutes les chances de se faire. J’ai fait des rencontres intéressantes récemment et noué une belle amitié avec un artiste pour qui j’ai déjà écrit une centaine de chansons. Un bel avenir s’offre à lui et à sa sensibilité. Je le connais depuis à peine deux mois et j’ai construis une relation bien plus sincère avec lui qu’en plusieurs années avec toi, Élise. »

« Tu es immature, Elise. Une ado capricieuse et misandre, voilà ce que tu es. J’imagine que tu as déjà trouvé un nouveau mec depuis la dernière fois, avec des gros muscles et une personnalité inexistante pour céder à tous tes désirs. Notre amitié ne peut pas fonctionner : je ne suis pas le genre de personne que tu fréquentes et c’est pour ça que tu as besoin de me rabaisser. Tu sais Élise, je viens de terminer un scénario et une pièce de théâtre. Ça va se faire. Je suis un vrai artiste contrairement à toi. D’où tes moqueries pour cacher ta jalousie à mon égard. Je vais être célèbre Élise, et pas la peine de revenir vers moi quand le succès me sourira ! Je n’ai qu’une parole. Je suis un mec droit, mais comme tu n’en as jamais rencontré...Allez, adieu Élise, je te laisse à ta stagnation pendant que moi, j’avance. »

« Samir et Ahmed sont passés hier pour un dîner de ramadan. De vrais amis. Ils ont rempli mon frigo et nous avons passé une excellente soirée dans le partage, mis à part la copine moche que Jennifer avait ramené. Ça n’est pas toi qui m’achèterais à manger ! Ou alors des pizzas bourrées de gluten ! Ton cœur est sec, Élise. Je repensais à mon frère et sa copine et me disais que vous faisiez tous les trois partie de la même race. Sous couvert de prétendue réussite professionnelle, vous en profitez pour écraser les autres, les personnes authentiques et généreuses comme moi. Tandis que ma mère se fait de plus en plus vieille et aigrie, Antoine et Candice se disent que je vais crever avant cinquante ans parce que je bois et fume. Ils attendent de toucher le pactole pour mieux couvrir leur môme surdoué, mais je m’en fous de l’héritage et des gens comme vous. Vous n’avez pas le temps de partager, de vivre et de créer à cause de votre travail. Tu as fait des études, et alors ? Tu te bases sans doute là-dessus pour mépriser les autres. Mais toutes ces années passées à trimer ne servent à rien. Regarde, moi : j’ai arrêté l’école à seize ans parce que le système scolaire étouffait mon immense potentiel créatif, et pourtant je vais bientôt devenir riche. Je n’ai aucun problème à mettre dans mon lit toutes les filles ayant les plus belles fesses de leur salle de sport. Mon programme court pour la télévision va bientôt être accepté par France 3. Paris sera à mes pieds et, au sommet de la gloire, je repenserai à toi. Je me dirai que j’ai bien fait de ne pas m’accrocher, comme Antoine et toi, à ce que la société veut faire de ses sujets. Je me dirai que je n’aurais jamais réussi si je n’avais emprunté des chemins de traverse. »