jeudi 27 septembre 2018

Une affaire d'État - Chapitre I : Monia, Monia


«  T'es au courant que la cigarette n'est plus cool depuis une dizaine d'années ? »
Monia regarde sa petite amie du moment avec une inexpression méprisante. Elle a dépassé le cap faussement capital de la trentaine, avoué son homosexualité à sa famille de gaullistes miséreux, ne leur parle plus depuis le froid qu'elle a jeté dans leur relation déjà tissée d'incompréhension, et surtout, ne s'est jamais intéressée aux garçons. L'individu qui s'est libéré des contraintes, de la soumission au désir de l'autre sexe s'est libéré de tout le reste. Il se moque sincèrement de ce qui est « cool » ou non. Dommage que Joëlle soit encore si soumise aux modes et au jugement de la masse. Ou peut-être est-ce grâce à cette fragilité que Monia daigne passer du temps avec elle en dehors du lit. Cheveux longs, voix aigüe et démarche plutôt féminine, on sent bien qu’elle n’est pas encore totalement lesbienne, ni même bisexuelle. Monia pense qu’elle se cherche encore et que ce sera quitte ou double pour son orientation sexuelle définitive. Une chose est sûre pour l’instant, le duo fonctionne à merveille. L’une pense et agit, l’autre nuance et appuie.

Le principe de fonctionnement du couple a bien été respecté depuis la récente découverte de Monia, désormais l’unique objet de ses pensées. Elle sait tout, et contrairement aux sangsues hypocrites parisiennes qui en savent autant, elle n’a pas l’intention de se taire. René Ducros-Cambre, directeur de la police judiciaire de Paris depuis une dizaine d’années, n’est pas soupçonné de, mais couvre un réseau de prostitution exploitant en partie des mineures. Des langues policières et ambitieuses se sont déliées : RDC souffre d'une dépendance aigue au sexe agrémentée, comme c'est souvent le cas, d'un goût pour la chair très fraîche.

Monia obtient toujours ses petits scoops à l'horizontale, des séparations de couples emblématiques aux futures démissions de ministres charismatiques. Mais elle n'avait encore jamais eu droit à une affaire d'État étalée sur l'oreiller. Cette première, elle la doit à Mélanie Le Brun du Puits, stagiaire depuis un an au service police-justice de l'une des plus grandes chaînes d'infos en continu du pays. Le problème de Mélanie n'est pas tant son manque de résistance à la vodka que sa tendance à avoir l'alcool bavard. Elle-même n'en sait pas plus sur les sources, elle a juste entendu des bruits. Discrète, personne ne se méfie d'elle, et certains collègues murmurent à la machine à café où à la cantine. Le rédacteur en chef aurait subi des pressions et songe sérieusement à ne rien révéler.

« T'entends ce que je te dis ? Et ça serait dommage de gâcher un corps pareil, dit-elle avec un sourire coquin.
- Hein ? Oui ?, susurre Monia en écrasant sa cigarette, réalisant qu'elle était perdue dans ses pensées, toujours les mêmes.
- Ne me dis pas que tu en es encore à cette histoire de putes ?? Laisse tomber ! En quoi ça te regarde ? Et c'est dangereux, surtout. Bertrand t'a bien dit qu'il n'en ferait rien lui-même."
Monia avait bien pris soin de ne pas lui nommer la source des infos, sans parler des circonstances d'obtention. Elle a donc demandé à son meilleur ami, lui aussi journaliste, de la couvrir.

Le nombre de personnes mises au courant dans son entourage s'élève désormais à trois, un chiffre énorme. Fort heureusement, Monia peut compter sur la discrétion de Bertrand, lui-même journaliste politique depuis onze ans et dont la mémoire aurait largement de quoi la faire pâlir, avec son scoop ridicule. Mais pour le moment, il ne sortira pas ; seule Monia, pas encore totalement écrasée par le cynisme, refuse de faire comme si tout était normal. La révélation devient une obsession avant de modifier son comportement social. D'habitude très fêtarde, la jeune lesbienne s'isole car elle n'a plus qu'une idée en tête : faire tomber RDC en utilisant Mélanie.

Simone de Beauvoir pensait que l'on ne naissait pas femme, mais le devenait ; or la trajectoire intellectuelle de Monia prouve que l'on ne naît pas non plus féministe ou lesbienne, mais que les hommes vous y poussent. Aucune réflexion murie en solitaire à la lumière d'une bougie. Juste un pervers narcissique qui rabaissait sa mère et ses sœurs jusqu'à ce que Monia, l'aînée, le dénonce auprès de l'assistante sociale de son collège. Elle devait avoir treize ans. Ou quatorze ? Sa mère lui en avait voulu pendant les premières années à cause des problèmes d'argent qui ont suivi. Et cette même période, celles de la maudite adolescence, avait été atroce pour Monia. Entre les garçons boutonneux obsédés par leur sexualité et les filles obsédées par leur ligne ET leur sexualité, la weed et les dissertations lui ont sauvé la mise. À la fac de lettres, les choses ont changé et Monia, avec l'aide d'une étudiante en cinquième année, s'était définitivement débarrassée du fardeau de la féminité. Elle était devenue lesbienne, légère et forte. Mieux dans sa peau que jamais.

Du haut de son petit nuage de Terrienne décomplexée, elle pouvait voir comment les hommes abusaient de leur position. De stages en stages dans le journalisme, elle voyait les exemples d'abus de pouvoir se suivre et se ressembler. Les minettes en profitaient, en jouaient, du port du décolleté au - rare, tout de même - passage à la casserole, celles qui n'avaient aucun contact, celles qui débarquaient dans la jungle parisienne, se débrouillaient autrement. Parfois le travail ne suffit pas. Les garçons intriguaient, séduisaient les quelques fois où les directeurs de rédaction étaient des directrices, tandis que les filles se contentaient d'exploiter leur jeunesse.

Monia quant à elle s'était démarquée non pas grâce à son travail acharné - tout le monde ou presque se donne à 100 % dans ce genre de métiers convoités - mais par son culot, sa grande gueule, sa ténacité, comme on dit poliment. Et sur un malentendu, ça a marché : un stage dans la rédaction de l'édition lorraine du quotidien France Actu, puis un CDD, un autre CDD, puis encore un CDD au sein de la rédaction nationale à Paris. À partir de là, le parcours classique de la provinciale moyenne. Le squat chez les collègues, des amantes mensuelles ou hebdomadaires, et enfin le Graal : la chambre de bonne à 800€ par mois. Maintenant tout va bien, elle est en colocation avec Betrand et travaille - en CDI ! - comme chroniqueuse chez France Actu. Les débats d'actualité la passionnent. Chaque jour que le Dieu des journaleux fait, elle massacre ou encense des personnalités médiatiques. Politiques, acteurs, chanteurs ou starlettes du PAF, rien n'échappe à "Mounavis", le pseudonyme de celle qui a un avis sur tout, mais qui le donne avec style.

Jusqu'ici, les "affaires" ne la touchaient pas outre-mesure. Elles n'étaient que matière première à s'indigner sur papier, mais certainement pas des choses à prendre au sérieux. Ses idéaux de jeune fille sur la justice sociale, l'oppression des plus faibles, la cupidité et le cynisme des puissants, même le féminisme, n'étaient pour la jeune femme que des contingences, des outils pour fabriquer ses figures de style sur fond d'indignation de pacotille. En revanche, les soirées alcoolisées, les conquêtes et la littérature sont nécessités. Il n'en est rien de l'affaire René Ducros-Cambre. Cet homme cristallise toutes les révoltes qui sommeillent encore en Monia malgré tout. Il a la soixantaine et appartient donc à la même génération que son père, celle qui n'a pas été biberonnée au porno, mais aux blagues sur les blondes et les femmes qui ratent leurs créneaux. Il abuse de sa position. Il aime les gamines. Elle n'a jamais pu supporter cela. Quand elle repense à tous ces vieux libidineux qui, pourtant à l'aube d'un nouveau millénaire, hurlaient sans complexe que la petite Alizée étaient "bien sexy", Monia se dit que la morale n'est pas forcément là où elle doit être et qu'on l'emmerde bien trop pour son look de butcher et ses chroniques virulentes. Le choquant est ailleurs. La bave de ces vieux libidineux qui fantasment sur des nymphettes mériterait d'être remplacée par un crachat morveux dans leur figure.

« T'as raison Joëlle. C'est pas notre problème, après tout.
- Évidemment. Si tu commences à être perturbée par la moindre affaire de mœurs, ce monde n'est pas fait pour toi. Bon allez, on y retourne passionaria ?
- Ouais », répond Monia avec un faux sourire, incapable de mobiliser les muscles de la partie haute du visage.

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