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vendredi 18 juillet 2025

Les faux méchants en deuil


Les gars est mort. Je n’arrive toujours pas à réaliser. J’ai pourtant enchaîné hier les replays des deux émissions hommages qui lui avaient été consacrées.


Tout d’abord, le face cam totalement autobiographique produit et réalisé par Audrey Crespo-Mara, dont on entend quelquefois les petits rires si mignons de femme amoureuse. Cet obsédé du contrôle avait parfaitement orchestré les hommages posthumes, de la diffusion de ce reportage juste après sa mort à la cérémonie des obsèques. D’ailleurs, je refuse de croire que ce royaliste n’a pas fait exprès de mourir un 14 juillet. Dans La face cachée del’Homme en Noir, Thierry Ardisson revient sur sa vie romanesque avec la sincérité et l’intelligence qui le caractérisent. Son récit est entrecoupé de témoignages de proches – la réalisatrice Marie-France Brière, la productrice Catherine Barma, Laurent Baffie bien évidemment, mais surtout, et pour la première fois, ses trois enfants. « Les pauvres gosses », me disais-je parfois en riant !


Mais ce n’est pas le plus frappant ici. Le septuagénaire malade – bon sang, mais qui savait qu’il était atteint d’un cancer du foie diagnostiqué en… 2012 !? – se fait filmer dans son lit d’hôpital, perfusé, en larmes face au dévouement du personnel hospitalier qui tranche avec l’égoïsme sauvage de son milieu, et conclut avec des images de son intérieur. Ces séquences jettent à la figure du téléspectateur une vérité dépouillée : le courage d’un catholique qui n’avait pas peur de regarder la mort en face. On peut aussi y voir une reprise de contrôle dans des moments où il est le plus vulnérable, livré à la maladie et à la médecine. Son corps est entre les mains de gens en blouse blanche ? Qu’à cela ne tienne ! Le propriétaire de cet amas de tissus et de vaisseaux, lui, signe une ultime provocation en montrant ce qu’on souhaite habituellement cacher : le « laid » devient alors sublime. Et le regard de sa brillante épouse y participe largement.


Ardisson n’était pas à une contradiction près. Et c’est ce que je retiens de la seconde émission hommage diffusée sur France 2. Forcément moins intime, son intérêt est ailleurs. D’autres proches, tous du métier, ou presque, témoignent. Sur le plateau animé par Stéphane Bern – l’autre royaliste assumé du PAF – s’expriment des gens à l’analyse fine et qui semblaient très bien connaître le défunt. J’ai apprécié les interventions de Jérôme Béglé, journaliste à Paris Match et ami, d’Yves Bigot, son ancien patron, de Maïtena Biraben, dont il a lancé la carrière en France, et de Môsieur Philippe Corti, dont il a réduit la peine de prison en l’embauchant à sa sortie.


La voilà, la contradiction. Et cette émission riche en délicieux extraits de Tout le monde en parle – normal, c’est France 2, c’est la maison – a permis de dire clairement ce que j’ai toujours intuitivement pensé de l’Homme en Noir. Celui que ses très nombreux détracteurs pouvaient qualifier de conservateur, sous-entendu de facho d’extrême droite, parce qu’il était catholique et royaliste, était en réalité un « chrétien de gauche » selon Jérôme Béglé. Un gauliste non républicain avec un sens du service public chevillé au corps. Son réel souci des autres était en contradiction avec sa mégalomanie revendiquée. Ses appels aux amis en difficulté pour leur demander s’ils avaient besoin de fric, en accord avec le principe de charité chrétienne, restaient toutefois en contradiction avec son égoïsme ostentatoire. Lui qui ne s’est pas occupé de ses gosses et qui d’après sa fille, ne parlait que de lui. Nombriliste, en plus de cela… Son goût pour le luxe, sans parler du personnage avide de luxure qu’il s’était construit, était en contradiction avec sa foi catholique. Et surtout, surtout, le provocateur qui humiliait ses invité.E.s était en contradiction avec l’intérêt sincère qu’il portait au travail et au parcours des autres.


Prêt à tuer pour un bon mot certes, parfois au détriment de la dignité de certain.E.s – la « barbac » prévue pour Baffie. Mais Ardisson piquait plus par goût de la liberté que par pur sadisme. Car contrairement à un Hanouna qui a lui aussi construit sa carrière sur l’humiliation publique, lui était un érudit et extrémiste de la liberté d’expression qui laissait les gens répondre. Ses rires aux éclats montraient à quel point il était satisfait et non vexé qu’on lui cloue le bec en retour. Tout le monde en parle, pourtant ultra montée et coupée, avait des airs de repas de famille ou d’apéro entre potes : elle était sans filtre, notamment grâce à la présence du tonton blagueur en face. C’est précisément cette absence de limite, cette spontanéité, que l’Homme en Noir recherchait dans ses émissions. 93,faubourg Saint-Honoré était l’aboutissement de cet esprit.


En mettant un écrivain ou un homme politique entre une actrice de charme et un humoriste, Ardisson a amené la culture aux masses. Son extraction sociale, sans doute. Car le royaliste à l’air hautain n’était ni noble, si même Parisien. Le masque ultime selon moi. Se faire passer pour un connard friqué et supérieur de naissance alors qu’il venait de Province et qui plus est d’un milieu modeste, c’était selon moi sa plus éclatante contradiction. Peut-être cette espèce de souci du peuple bien caché explique-t-il pourquoi il a créé et animé pendant tant d’années l’une des émissions les plus populaires du PAF, et donc pourquoi il a réussi, par le mélange des genres et l’introduction de « cul » un peu partout, à faire rentrer de force la culture à une heure de grande écoute.


Et si ses salves étaient bien souvent cruelles, c’était par pudeur. Comme disait Biraben sur France 2 – décidément fort brillante dans cette émission en direct ! – il n’avait pas les moyens d’être tendre.

Les gens qui ont peu confiance en eux transpirent l’arrogance. Les gens mal à l’aise sont cinglants avec les autres pour ne pas être les seuls à être mal à l’aise. « Y a pas de raison », disait-il. Les gens hypersensibles – les vrais, pas ceux qui utilisent ce concept à la mode à tort et à travers – le cachent souvent trop bien. La fameuse carapace est énorme. Les gens qui n’ont pas été aimés correctement pendant leur enfance ne peuvent pas se permettre d’exprimer sincèrement leurs sentiments. Pour cela, il faudrait déjà qu’ils s’aiment eux-mêmes, et ça, c’est impossible. Ce n’est pas rattrapable. Alors ils s’habillent bien souvent d’une armure de narcissisme tandis qu’en-dessous, la vérité est inverse : ils ne s’aiment pas. Ils ne s’aimeront jamais.


Voilà, malgré tout ce que les bien pensants disaient déjà de lui à l’époque, ce que j’ai toujours perçu d’Ardisson. J’ai passé mes samedis soirs devant ce type, j’ai tellement appris en regardant les adultes. Je suis même tombée amoureuse pour la première fois. C’était toute une époque, celle de la liberté, juste avant l’apparition des réseaux sociaux. Et la jeune fille que j’étais riait aussi aux blagues sexistes, car elle ne voyait pas le mal. Il en serait tout autrement aujourd’hui – vous n’imaginez pas à quel point ! 


À mes yeux, Ardisson était avant tout un homme cultivé, un intellectuel – lui qui rêvait de devenir écrivain –, perfectionniste, provocateur, curieux des autres et profondément sensible. Je n’arrive pas à croire que ce type avec qui j’ai grandi – je ne parle pas que d’âge – et en qui je me suis toujours retrouvée, soit mort. Les faux méchants, les vrais hypersensibles, ceux que tout le monde adore détester, ceux dont tout le monde parle (en mal), ceux qui servent de boucs émissaires idéaux et dont on ne retient que les méchancetés et jamais les bonnes actions, ceux qui payent pour les vrais méchants et faux gentils, ont perdu un phare.

samedi 14 septembre 2024

Blues post-para

Flamme olympique par temps pluvieux, 
flamme olympique quand même.

Depuis lundi, mon moral s’est effondré comme les températures, et c’est sous une pluie battante que cette semaine post-paralympiques s’ouvrait. Entre Michel Barnier l’éminence grise de droite et le sordide procès Pelicot, le réel nous a vite rattrapés. Il s’était pourtant volatilisé cet été, avec les JO puis les Paralympiques. Paris 2024 a fait des miracles, et notre hostilité envers l’événement a été anéantie en cette soirée pourtant diluvienne du 26 juillet 2024.

Bref, passons sur la ferveur nationale des JO et sa trêve politique, véritable cadeau du ciel après le calvaire des législatives anticipées. J’ai envie de parler des Paralympiques. Les records de fréquentations sur les épreuves détenus par Londres 2012 ont été pulvérisés et la France a vibré devant la lumineuse Aurélie Aubert, la militante Marie Patouillet, les frangins Alex et Kylian Portal, le très attachant Ugo Didier, ou encore le BG Charles Noakes. Et je préfère me limiter à la France ! Sinon je passerais trop de temps à tenter d’exprimer ce que je ressens en regardant Gabriel dos Santos Araújo.

Au début des Paralympiques, j’ai décidé de prendre ma place pour assister à une épreuve. En concertation avec mon copain – entre-temps passé au statut d’ex-copain, ambiance… –, c’est sur le tennis fauteuil que notre choix s’est porté. Car l’occasion d’assister à une finale à Roland-Garros pour la modique somme de 15€ ne risquait pas de se représenter de sitôt.



Et le niveau de cette finale double dames était exceptionnel. J’ai beau ne rien y connaître en sports de raquette, j’ai vibré devant des balles interminables. Les Japonaises ont battu les Néerlandaises,



mais peu importe l’issu du match ; la qualité était au rendez-vous et les réactions du public, forcément plus aguerri que moi, confirmaient mon impression.



Et puis, il y avait elle : la phryge !!!! Celle qui va le plus nous manquer. Cette mascotte « jadis » honteusement moquée par des gens aussi ignares qu’obsédés a conquis le cœur de tout le monde. Mais là encore, je n’étais pas au bout de mes surprises, puisqu’ils ont réussi à nous pondre une mascotte encore plus attachante pour les paralympiques.



Avant d’assister à cette belle finale en plein après-midi, une petite matinée au Louvre s’imposait. Enfin non : la pluie l’a imposée. Je souhaitais me rendre au musée d’Orsay, mais depuis la gare de Lyon,

 

Renvoi à l’article consacré
à ces deux sites bourguignons


les transports ne me permettaient pas d’arriver sur le site sans marcher 10 minutes sous une pluie diluvienne. Pour le Louvre, pas besoin de mettre le nez dehors. Une visite « imposée » donc, mais nullement regrettée.

 

A peine entrée dans l’aile Richelieu
– choisie plus ou moins au hasard –,
je sais que je vais en prendre plein les yeux.


Œdipe enfant rappelé à la vie par le berger Phorbas,
Antoine-Denis Chaudet.
Cette sculpture m’a frappée
par le contraste entre le bébé minuscule
et la corpulence imposante du berger.
Ce qui m’a poussée à prendre la photo :
la léchouille de pied, bien évidemment !


Napoléon en triomphateur,
François Frédéric Lemot.
Certains détails de cette statue de plomb
ont attiré mon œil : les abeilles sur la tunique,
l’aigle du sceptre impérial et
le collier de la Légion d’Honneur.


Et enfin ma sculpture fétiche de cette visite :
Napoléon s’éveillant à l’immortalité,
François Rude.
Hasard de dingue !
Je tombe sur cette création
du célèbre sculpteur dijonnais,
réalisée pour le capitaine Noisot
 
et érigée dans le parc de sa propriété à Fixin !


Hihi, belle surprise de voir en vrai ce célèbre tableau !


Bon sinon, nous avons passé 45 minutes – enfin, je pense ! je n’ai pas regardé l’heure une seule fois – dans une galerie remplie d’énormes Rubens. Il s’agit de la galerie Médicis, et ce fut un moment exceptionnel, suspendu dans le temps, que nous avons interrompu uniquement parce qu’on n’avait pas toute la journée !


Et puis au détour d’une fenêtre du musée,
on peut jouir d’une très jolie vue,
un peu en hauteur, sur la pyramide,
le palais et l’arc du carrousel du Louvre.


Vue sans hauteur, mais de face.
Je ne me suis jamais lassée du palais du Louvre,
et il est depuis longtemps mon monument préféré de Paris.


Ah quel bonheur de refaire la touriste à Paris, aussi infernale à vivre que merveilleuse à visiter. Cela faisait presque deux ans, et cela m’avait manqué…même si j’aurais préféré être seule cette fois-ci.

Et le soir,  pour cette troisième partie de la journée, direction le Club France Porte de la Villette



pour assister à l’émission qui nous a accompagnés pendant le plus bel été (para)olympique de notre vie.


Tout est comme à la télé,
et les « célébrités » aussi – même Léa.


Ce rendez-vous quotidien vivement critiqué était pourtant génial, surtout quand on n’a pas le temps de regarder les épreuves du jour. Je n’ai raté aucune émission, et j’ai chialé devant chacune d’elles pendant les paralympiques. Mes glandes lacrymales étaient en surrégime pendant ces jeux. Comme Roselyne Bachelot l’avait déclaré ce soir-là, je ne remercie pas ces para athlètes car j’en ai versé, des larmes, à cause d’eux ! En revanche, on peut remercier France Télévisions pour sa couverture inédite des Jeux Paralympiques : un pari risqué, mais qui valait le coup puisque les audiences ont suivi !!

Mon ex, qui a mis deux-cent ans à réfléchir à sa participation, n’avait pas réservé de place dans le public ce soir-là ; mais par un heureux hasard, il a réussi à se faufiler. Résultat : on ne voit que sa vieille tronche derrière Aurélie Aubert pendant toute son interview, ce qui est injuste car je suis beaucoup plus belle que lui. Je plaisante le pense, bien sûr.

La plus belle, de toutes façons, c’était Aurélie. A côté de Miss France, elle illuminait le plateau. J’ai passé un bon quart d’heure à retenir mes larmes tant cette jeune femme me bouleverse depuis sa médaille d’or. Léa Salamé n’arrêtait pas de dire qu’elle était sa chouchoute, et c’est clairement la mienne aussi. Je me suis sentie tellement chanceuse d'être présente le soir de sa présence sur le plateau, de voir son sourire et surtout sa confiance en elle et son sens de la répartie - coucou Kinder ! - aquis grâce à son sport. Pour la petite anecdote, j’ai d’abord voulu prendre une place pour la boccia, par curiosité pour cette discipline, ce à quoi Monsieur a répondu : « C’est quoi ? De la pétanque ? Ben non, je vais pas à Paris pour voir de la pétanque pour handicapés non plus. » Voilà, voilà.

Tout ça pour dire que si je regrette de ne pas avoir assisté en live au sacre d’Aurélie mon rayon de soleil, je ne regrette pas d’avoir largué un homme sans cœur 😊

Ainsi s’achève le jour le plus long, ces trois magnifiques journées en une : le Louvre, Roland-Garros et Quels Jeux au Club France.


Très jolie fontaine by night à la Villette.


De retour à la maison, je me décide enfin, le DERNIER JOUR à voir à quoi ressemble la fan zone de ma ville.


La tristesse de ce dimanche soir,
celle d’une fin imminente.


Deux pelés et trois tondus,
les stands en train de se faire remballer –
y compris celui de la boccia.

Et moi, sur le chemin en direction de mon appartement, prête à regarder la cérémonie de clôture pour savourer avec nostalgie les derniers instants des paralympiques, je n’avais pas envie que le soleil de cette parenthèse sacrée se couche dans la nuit de mon quotidien morose de jeune célibataire.



Car comme disait Paul de Saint Sernin au public en arrivant sur ce plateau du jeudi 5 septembre 2024 : « Allez, plus que 3 jours avant de reprendre nos vies de merde ».

mercredi 2 mai 2018

Le ciel de Winterhude


Le bonheur n’existe pas, arrêtez tous de le chercher. Faîtes des choses grandes, faîtes des choses belles, faîtes des choses bonnes et les moments de joie vous tomberont sur le coin de la tête sans crier gare. Travaillez pour ne pas cogiter, aimez pour ne pas mépriser et surtout ne rêvassez pas. L’action est votre salut face à la dépression qui guette les Occidentaux éternellement insatisfaits.

Tout plaquer comme vous dîtes ? Faire le tour du monde ? Oui, et alors ? Vous emporterez vos problèmes et ruminations dans vos bagages. Ils seront coincés entre l’anti-moustique et le guide du Routard. Là-bas, vous vous direz que les gens sont simples et que nous devrions prendre de la graine, nous reconnecter aux choses vraies, à la nature. Vous irez donc, dès votre retour en Occident, courir acheter vos aubergines  estampillées bio à 4€ pièce et gorgées de pesticides pour leur donner cette peau si parfaite. Nous avons tant à apprendre, dîtes-vous, des sourires, de l’humilité et de la résilience des peuples moins développés que les nôtres. Les données statistiques pourtant visibles à l’œil nu vous passent au-dessus de votre tête mise K.O. par le l’agréable choc culturel : le taux de chômage, le pourcentage de personnes vivant sous le seuil de pauvreté, l’espérance de vie. Vous, les voyageurs occidentaux, avez décidé de ne voir que les sourires. Et c’est bien normal, car après tout, qu’y-a-t-il de plus immédiat et efficace qu’un sourire ? Alors c’est promis, quand vous rentrerez, vous ferez tout pour accepter votre sort, ne râlerez plus à cause de futilités, de problèmes de métro en grève que ces peuplades rencontrées il y a quelques semaines aimeraient bien échanger contre les leur. Telle une célébrité française partie en terre inconnue avec Frédéric Lopez, vous vous jurez avant de quitter cette terre et ces gens croisés que vous ne les oublierez pas et que ce voyage a changé votre vie. Mais chassez le naturel…

Vous recommencerez à vous impatienter, à détester votre travail, son salaire jamais assez élevé, à vous dire que ça, ça, ça et ça pourraient être sensiblement améliorés dans votre vie. Bref, vous n’avez rien appris de ces fameux gens simples. Et pourquoi ? Parce que c’est ainsi. Vous êtes des Occidentaux habitués à un certain confort depuis toujours et les voyages, quelles que soient leur intensité ou leur durée, ne changeront pas les verres de ces lunettes qui vous ont été greffées à la naissance, car c’est à travers elles seules que vous voyez le monde et votre vie. Votre résolution de simplicité était pourtant biaisée dès le départ car, lorsqu’on accepte son sort avec philosophie, on ne se pose pas de questions sur sa vie, son environnement, et aucune envie d’évasion, aucun voyage ne peut émaner d’un tel sens de la fatalité de l’existence. Alors c’était trop tard pour vous, puisque vous êtes partis pour chercher des réponses à des questions que la plupart des habitants de cette planète ne se pose pas. Vous avez bien vu que ces autres humains travaillaient sans se demander si leurs tâches avaient du sens et si elles leur plaisaient, vivaient depuis l’âge de seize ans avec leur femme sans se demander s’ils l’aimaient. Qu’est-ce que ça peut faire après tout ? Le mariage d’amour n’est qu’une invention récente des sociétés modernes. Bref, le bonheur pour eux, c’est d’avoir de quoi manger et que toute la famille soit en bonne santé.

Mais vous, vous ne reviendrez pas en arrière. La société consumériste ultra mobile et la paix relative dans laquelle vit votre pays depuis plusieurs générations sont passées par là. Vous avez déjà goûté à la drogue du voyage et aux plaisirs futiles et fugaces que peuvent apporter une jolie voiture, un après-midi dans un parc d’attraction ou encore un concert hors de prix dans un stade. Vous ne tenez pas en place et les bonnes résolutions de retour de voyage lointain s’envolent aussi vite que celles des 1er janvier. Mais rassurez-vous, si le bonheur n’existe pas et si les Grecs n’auraient pas pu proférer leur sagesse à l’époque de l’iPhone et de l’A380, tout n’est pas perdu. La vie difficile à vos yeux et les contraintes sont traversées de moments de grâce qui surprennent et ravissent d’autant plus que nos quotidiens s’oublient dans l’action salvatrice, la pire ennemie de la maussade oisiveté rêveuse. C’est quoi un moment de grâce ? Ce n’est pas grand-chose si l’on refuse d’en faire quelque chose de grand. C’est aussi simple que le ciel de Winterhude une veille de 1er mai.




lundi 15 janvier 2018

Au royaume de la mauvaise foi, les contre-sens et raccourcis sont rois


La meute est lâchée, elle a mis du temps à sortir du bois, mais ça n’était que pour mordre avec plus de vigueur. Les chantres autoproclamées de la liberté sexuelle à la sauce soixante-huitarde capturent le symbole fort du « manifeste des 343 » de 1971 en faveur du droit à l’avortement et, leur nombre réduit de deux tiers, publient un « manifeste des 100 » pour défendre la « liberté d’importuner ». S’il savait, ce pauvre castor serait déjà en train de ronger de rage le peu de bois qu’il reste de son cercueil décomposé par la nature. Rédigé par l’écrivaine Catherine Millet, célèbre pour avoir raconté sa vie sexuelle débridée par soumission à son mari, le texte fait froid dans le dos.

Ces personnalités ne défendent pas la liberté d’importuner – sous-entendu celle de draguer – mais veulent surtout exprimer leur refus de voir les femmes comme des victimes. Celles-ci ont le droit de considérer qu’un homme qui se frotte à elles dans le métro est l’expression d’une misère sexuelle et même un non-événement. Dans un élan empathique des plus touchants, Madame Millet a exprimé sur le plateau de Yann Barthès sa sincère compassion envers les frotteurs. Et les « victimes » ? Car au risque de décevoir ces femmes si fortes et exemplaires sur lesquelles nous devrions toutes prendre exemple, nous les pleurnichardes, une femme sur laquelle un homme se branle sans le consentement de celle-ci est une victime. Non, cela ne peut pas « être considéré comme un délit », c’est un délit. Et même si la loi est rarement appliquée dans le cadre d’agressions sexuelles, ces grandes dames n’ont pas à réécrire le droit. Ce n’est pas un non-événement, mais un bel et bien un événement, traumatisant qui plus est. Alors ces victimes ? Bah non ! Aucune compassion pour elles car elles n’en sont pas, et puis merde ! Qu’elles arrêtent de pleurnicher !

Facile à dire pour les 100, car heureusement pour elles, ces bourgeoises ne prennent pas le métro et sont de toute évidence bien trop âgées pour que les prédateurs sexuels, avides de chair fraîche et si possible adolescente, ne s’intéressent à elles. Mais dans leur jeunesse ? Au risque d’être directe et ultra-polémique, je pense que la société s’est depuis largement dégradée et que ces agresseurs sont en majorité des hommes non blancs. Rendons à César ce qui est à César et soyons intellectuellement honnêtes : Elisabeth Levy avait fait la même analyse. Je confirme, et le reportage choc d’Envoyé Spécial sur le harcèlement de rue le confirme également. Ce dernier phénomène n’est en aucun cas à mettre sur le même plan que les agressions sexuelles, mais dans les deux cas, les auteurs dans l’espace public ont selon moi le même profil.

Cela n’enlève rien au fait que les auteurs de violences physiques et sexuelles faites aux femmes ont toutes les couleurs de peau possibles et que DSK, Weinstein, Rozon et compagnie ne sont pas de pauvres descendants d’immigrés. Au contraire, puisque leurs agissements, et surtout la perpétuation dans le temps de ces derniers, s’expliquent par leur position générale de pouvoir et d’ascendant sur leurs victimes.

Parenthèse refermée, revenons-en à notre « manifeste des 100 ». L’immédiateté régnant dans notre époque ultra-médiatique n’a pas eu les conséquences habituelles dans l’affaire Weistein, à savoir on tape, on tape, et on oublie. Il y a eu #MeToo dans le monde et #BalanceTonPorc en France, soit une immense libération de la parole des femmes et une prise de conscience pour les hommes sincères et respectables qui ignoraient tout jusqu’ici. À peine la parole libérée, des voix se sont élevées contre l’horrible délation favorisée par #BalanceTonPorc, ne reculant devant rien, même pas devant un bon vieux point Godwin. Les pauvres prédateurs sexuels soupçonnés d’aujourd’hui seraient les juifs d’hier. Passons. Mais ces individus ont-ils au moins parcouru au hasard un échantillon de ces témoignages ? Évidemment que non, car s’ils l’avaient fait, ils se seraient aperçus qu’une infime minorité d’entre eux balançait effectivement des noms. Et quand bien même ? Parmi cette infime minorité, on peut imaginer qu’une minorité encore plus infime de femmes ait envie d’afficher des actes de l'ordre de l'intime, simplement « régler ses comptes ». Au royaume de l’immédiateté, pas le temps de s’informer, autant foncer en prenant des raccourcis, quitte à raconter n’importe quoi. Par ailleurs, l'argument consistant à dire qu'il y a des tribunaux pour juger de cela et qu'ils ne doivent être remplacés par le tribunal de Twitter est contestable dans la mesure où très peu de plaintes pour agressions sexuelles aboutissent. Autre critique des plus fines : #BalanceTonPorc, c’est pas élégant, c’est dégueulasse comme formule ! Moui. Bien plus écœurant que les agissements qu’elle dénonce...

Les erreurs d’interprétation et/ou de hiérarchisation des détracteurs de ce mouvement de libéralisation de la parole des femmes sont affligeantes de bêtise. Or ces signataires soi-disant intelligentes sont les premières représentantes de cette bêtise. Au royaume de l’immédiateté et de l’hystérie du moment, les contre-sens sont rois.

Mesdames veulent défendre la liberté de draguer, mais personne n’avait remis cette liberté en cause. J’irais même personnellement jusqu’à dire que les hommes ont un devoir de séduction envers les femmes qui leur plaisent. La séduction, la drague, se définissent par la recherche même du consentement. Et puisque ce mouvement de dénonciation portait sur les agressions et le harcèlement sexuels, il n’a par définition rien à voir avec la séduction, car les agissements mis en exergue se construisent dans la négation du consentement.
Un grand merci à ce pseudo-intellectuel de Yann Moix qui confirme ma thèse du raccourci en accompagnant le plus sérieusement du monde son compliment à Victoria Abril par un « On n’a plus le droit de dire ça à une femme parce que c’est devenu insultant, mais je vous trouve d’une immense beauté. Alors après on a les féministes contre soi quand on dit à une femme qu’elle est très belle. » Je pense qu’on peut attendre longtemps avant qu’il ne soit capable de citer un seul exemple de tels propos tenus par des féministes. Contre-sens absolu que d’associer la dénonciation des délits et crimes sexuels à la fin de la drague, voire du compliment pour les détracteurs les plus bêtes.

Mesdames veulent lutter contre le puritanisme ambiant, mais sachez que ce sont les comportements mêmes des prédateurs sexuels qui nous poussent à nous vêtir et à agir comme des nonnes. Plus ces derniers seront punis, plus nous nous sentirons suffisamment en sécurité et être enfin plus libérées. La brutalité des comportements sexuels masculins archaïques – droit de cuissage - est le contraire d’une sexualité libérée. Ces soixante-huitardes sont pourtant bien placées pour savoir que le féminisme – dans le sens de recherche de l’égalité entre les sexes - conduit inévitablement à une libération des mœurs dont les hommes ne sauraient bouder les bienfaits. Contre-sens absolu que d’associer la dénonciation des délits et crimes sexuels à la fin de la liberté sexuelle.

Mesdames ne veulent pas une « guerre des sexes ». Or comme cela a été démontré plus haut, on souhaite l’harmonie entre les sexes, et non une quelconque guerre entre eux. Le principe de tout ce bruit et de toute cette fureur était d’évoquer les abus de certaines brebis galeuses dans le troupeau d’un genre entier. Contre-sens absolu que d’associer dénonciation des délits et crimes sexuels à l’avènement d’une guerre des sexes fantasmée, d’autant plus que la guerre des sexes, c’est elles. Je m’explique : ces femmes dites fortes sont les mêmes qui vous pourrissent la vie à l’école et en entreprise parce qu’elles détestent et/ou jalousent les autres femmes et se placent systématiquement du côté des hommes, de TOUS les hommes. Pourquoi ? Parce qu’elles ne supportent pas les femmes dites faibles, victimes, souvent plus jeunes, et qui ne leur apportent rien. L’intérêt – économique ou de prestige – réside à leurs yeux du côté du pouvoir, quitte à singer les hommes – plus précisément l’idée de domination et de supériorité qu’elles s’en font – pour mieux cracher sur ces pleurnichardes. Le manichéisme des sexes, c’est elles ! Car les hommes ne sont pas tous d’horribles machos dominateurs – auxquels elles se soumettent avec plaisir - et les femmes ne se considèrent pas toutes comme des victimes.

Mais pourquoi attendre le moindre discernement de la part d’une tribune dont la figure de proue a jugé « immonde » « l’acharnement contre Harvey Weinstein », sans parler de la gamine violée par Polanski « qui ne faisait pas son âge » et « avait été amenée par sa mère » ? Les hommes à la fois respectables et gênés par tous ces emmerdements en ont bien profité pour sortir du bois eux-aussi, Pascal Praud et Olivier Marshall dénonçant les torrents de boue que s’est pris la grande Saint-Catherine sur les réseaux sociaux. La pauvre ! Ses deux Césars devraient l’autoriser à défendre un violeur, un pédophile et les frotteurs du métro sans que la vox populi ne s'en émeuve.

En conclusion, ces braves dames n’échappent pas malgré leur grand âge à la mauvaise foi déformatrice dans laquelle notre société ultra-informative se perd, au profit d’immenses raccourcis et contre-sens, au mépris d’analyses pertinentes et rigoureuses.

jeudi 4 janvier 2018

Le rejet

Tu te souviens ? Le repas à la cantine en tête à tête avec le vide, les récréations passées  dans les toilettes pour t’oublier et te faire oublier, la soirée de l’année où tout le lycée était invité, sauf toi bien entendu. Puis sont arrivées les moqueries et le harcèlement sur les réseaux sociaux. En même temps tu l’avais bien cherché car transgresser les clous se paye tôt ou tard : que tu aies un sale caractère et une mine renfrognée pour cacher ta sensibilité, que tu ne portes pas des fringues de marques comme il faut ou que tu sois de nature timide, la société ne le tolère pas. La ligne rouge à ne pas dépasser est celle de la différence, aussi minime soit-elle, et bien évidemment des signes de faiblesse. Le jugement divin est toujours là. BigBrother is watching you. Ne pas être à l’aise en société sans parvenir à se forcer, rejet. Ne pas sourire, rejet. Etre trop timide pour regarder les gens dans les yeux, rejet. Etre le premier de la classe et chouchou des profs, rejet. Etre nouveau, étranger, rejet. L’inhabituel se transforme en soupçon aux yeux des autres et le louche se rejette par un mécanisme de protection vitale.
Car la petite société, quelle qu’elle soit, ne survit qu’en éliminant ce qui pourrait mettre en branle ses petites règles arbitraires et gravées dans le marbre : parler fort (être fort), sourire en toutes circonstances (ne pas laisser transparaître ses dangereuses émotions potentiellement contestataires, être fort donc), ressembler à la masse (la différence est souvent perçue comme un signe de faiblesse, tous les régimes totalitaires ayant tenté de l’éliminer pour préserver la force de leur peuple), avoir les mêmes goûts que les autres (être ringard ou décalé est encore une fois non acceptable). Comme toute société primitive, les microsociétés humaines aux apparences civilisées éliminent naturellement les faibles et différents. Plus besoin de les tuer, la civilisation a trouvé des solutions bien plus propres : la moquerie, l’humiliation et quelquefois l’ignorance. Autant de ramifications du rejet. Bien évidemment, certains milieux restent sur la bonne vieille ligne de la violence et du tabassage, forme la plus aboutie de l’humiliation.
Ironie de l’histoire, les sociétés humaines veulent se préserver en niant les individualités, et donc l’humanité !



Alors tu l’as connu le rejet, trop bien connu. Toute cette souffrance maculée de larmes sacrifiées sur l’autel du devenir-adulte pour aboutir à un être pas vraiment accompli et encore moins confiant envers lui-même et les autres. Car non, ce qui ne tue pas ne rend PAS plus fort, il affaiblit. L’enfant ou adolescent trop rejeté ne se transforme qu’en  adulte semblable à un petit animal blessé, tellement sur la défensive qu’il en devient agressif. Or un Homme ne demande rien d’autre que d’être aimé et accepté, et même si la victime du rejet se complait bien souvent dans sa position d’être maudit car supposé supérieur, un jour viendra où elle relâchera la bride de la méfiance et s’adonnera à des relations amicales, voire amoureuses. De par ses lacunes irrécupérables en attention, la personne attendra alors de toute relation qu’elle comble les crevasses du passé. Cela étant impossible, la déception n’en sera que plus intense, le bon vieux sentiment de rejet s’emparera alors de tout son être et tandis que les autres animaux non blessés mettront un certain temps à s’en remettre, l’adulte fragilisé par sa jeunesse mettra un temps certain à oublier l’amour non réciproque, la trahison ou la rupture. Le cercle vicieux se boucle alors. L’être déjà fragilisé a souffert d’un nouveau rejet, mettra encore plus de temps à refaire confiance, ses attentes placées dans une relation seront amplifiées le jour où il accordera enfin sa confiance, et il souffrira le martyre au moment du couteau dans le dos. Tandis que les « finis », les « normaux » ne remettront pas tout leur être en question face à l’inévitable rejet, du moins pas durablement, les « brouillons », les « écorchés » s’écrouleront.

Tu dois vivre avec, petit chat, et prendre conscience de ton passé douloureux et de ses conséquences dans tes rapports trop passionnés et exigeants avec les autres n’y changera rien. Comment veux-tu faire confiance plus facilement, avoir des attentes réalistes vis-à-vis de ceux qui croisent ton chemin et vite oublier les déceptions alors qu’il manque des pièces dans la charpente ? Elle n’est pas solide et menace de s’effondrer au moindre souffle du loup de la cruauté humaine.
Alors pour te rassurer, ne serait-ce que quelques instants, je vais te donner une astuce éprouvée : regarde ce que sont devenus les filles et garçons populaires de ton collège/lycée ? Ne trouves-tu pas qu’ils ont vieilli plus vite que toi et qu’ils ont objectivement raté leur vie ou accédé à une réussite peu enviable ? Un indice pour t’aider à répondre à la question : le nombre de photos de sourires sur les réseaux sociaux est proportionnel au pathétique de leur vraie vie cachée.

Tu vois, ça marche. Et n’oublie pas que le vilain petit canard se transforme en cygne, animal très méchant - caractère dû à son passé d’oiseau aquatique rejeté à cause de sa laideur-, mais gracieux et admiré de tous. Tant qu’à faire, prends !

Bibliographie :

Sur le Rejet :
Kafka, Kafka et Kafka !
La métamorphose, mais surtout Le Château, Le Disparu et bien sûr Lettre au père pour comprendre la source du mal

Sur l’humiliation organisée et laissant présager des pires horreurs de l’Histoire de l’humanité :
Les Désarrois de l'élève Törless, Robert Musil

Sur le rejet et la violence d’un certain milieu :
En finir avec Eddy Bellegueule, Edouard Louis

Sur la différence et le rejet menant à l’errance, à la misanthropie, mais surtout au cygne (en l’occurrence, littéraire)
L’Attrape-cœurs, J.D. Salinger

Sur le rejet parental, quelques humiliations de la part des autres enfants et leurs conséquences sur la personnalité adulte :
Les particules élémentaires, Michel Houellebecq

Sur le rejet et l’abandon (quelle différence ?) à peine abordés mais à l’origine d’immenses espoirs dans l’Amour :
TOUS les personnages principaux des romans de Houellebecq, en particulier ceux de Plateforme et de La Carte et le Territoire

vendredi 22 décembre 2017

Réflexions tardives de bon heur


La langue française est souvent injuste pour les femmes :
un travailleur>une travailleuse (une pute)
un gars>une garce
Pourtant, on dit bien :
un pervers narcissique>une ?
un connard>une connasse, personnage hautement comique interprété par Camille Cottin.


La France c'est le pays où un escroc fait 20 % à une élection présidentielle, où un député ayant failli tuer un homme à coups de casque de scooter...reste député et où le Premier ministre prend un vol Tokyo-Paris à 350 000 euros aux frais du contribuable sans raison valable et ne comprend pas que cela puisse choquer. Toutefois, les passions se déchaînent lorsque Sa Majesté ose accepter un coup de fil de la part d'un animateur de divertissement à l'occasion de son quarantième anniversaire.


L'animal de compagnie est la garantie d'un bien-être permanent et même croissant. Quand les humains sont perfides, le chat ou le chien se contente de croquettes et de tendresse pour être comblé. Or voir un être si heureux et reconnaissant envers vous effacerait presque votre besoin naturel d'intégration dans la communauté humaine. 


Le maquillage est un immense privilège accordé aux femmes : celui de porter le masque du présentable qui pousse à adopter un comportement social et sociable. Il fonctionne donc sur le même principe que le tailleur/costume, à la différence que la femme a l'avantage de pouvoir porter les deux !


Les enfants ne sont pas toujours insupportables : ils sont souvent une source de réflexion pour qui sait les observer et écouter. Ils sont les seuls à poser les questions importantes oubliées des adultes et à se créer un monde imaginaire fascinant. Par ailleurs, leurs interrogations expriment déjà un conditionnement de la part des adultes de leur entourage et montrent alors à quel point la société façonne les esprits dès le plus jeune âge. Ex : "Pourquoi t'as pas de mari ?"


Une soirée passée à rire avec des gens drôles et tout simplement agréables constitue l'une des plus grandes joies qu'une vie humaine peut offrir. Elle fait instantanément oublier les déboires sanitaires, financiers et professionnels du médiocre quotidien, paradoxalement grâce à sa simplicité et sa banalité.


Noel a au moins le mérite de forcer les gens à avoir l'"esprit de famille" et à apprécier une période de l'année quasi entièrement privée de la lumière du jour.


L'émission "Les Grandes Gueules" est un bijou de l'audio-visuel français.


Écouter Brothers in Arms de Dire Straits dans des écouteurs pendant une ballade champêtre est une délicieuse expérience fortement recommandée par le Ministère de la Santé.

Les grognasses qui mettent bas ont enfin trouvé une raison de vivre et accessoirement de ne plus faire chier leur monde. En théorie.

mercredi 20 décembre 2017

Ablation de l'individualité par une majorité écrasante de sombres crétins

Dans ma grande mansuétude, j'ai accordé une soirée à des gens connus et des inconnus. Qu'ai-je récolté ? Des moqueries foncièrement mauvaises et hors de propos sur les Français. Car à l'étranger encore plus que dans votre Vaterland, la plupart des êtres humains gomment votre individualité et quelles que soient vos caractéristiques - physiques, de parcours, de personnalité et même professionnelles - celles-ci seront ignorées pour in fine vous réduire à votre nouvelle essence : votre nationalité. Le sophisme est total : on ne part pas de l'expérience pour conclure des idées relatives aux Français, mais on part de toute réaction ou de tout comportement que vous pouvez avoir, aussi insignifiants soient-ils, pour en déduire que c'est typiquement Français. À noter que bien souvent, on va prendre tel acte ou parole comme un prétexte pour plaquer grossièrement ses préjugés. Les Français sont snobs, les Français aiment la bonne chair, les Français sont arrogants. À partir de là, tout comportement de l'individu français à l'étranger sera mis dans la case formée par tel ou tel préjugé pour peu que son acte s'y apparente de près ou de loin. Inutile de dire que le principe fonctionne pour toutes les nationalités et origines, mon cas étant représentatif de ce que vivent les "déracinés", peu importe d'où ils viennent.

Il en résulte à long terme une frustration immense qui se transforme en chagrin et même en pure misanthropie. Le ressentiment engendre isolement et un cercle vicieux se déclenche. Plus je m'isole, moins j'ai l'habitude des remarques des autres. Moins j'ai l'habitude des remarques des autres, plus elles me blessent. Plus elles me blessent, plus je m'isole. On peut bien se dire que les auteurs des remarques désobligeantes ne sont que des beaufs tout simplement peu habitués à fréquenter autre chose que des Teutons aussi débiles qu'eux, et c'est objectivement vrai. Pourtant, le mal, à double tranchant, est fait.
Premier effet kiss cool, les moqueries récurrentes envers votre nationalité de la part d'un peuple au milieu duquel vous vivez a une et une seule signification : tu n'es pas des nôtres. Quand on vit depuis bientôt sept années dans un pays, c'est tout simplement cruel, d'autant plus que pendant les rares visites au sein de la patrie, on vous rappelle que vous ne faîtes plus partie de la communauté nationale. Comprenez : en Allemagne, je suis la Française et en France, je suis l'Allemande.
Deuxième effet kiss cool, ramener en permanence un individu à un tout comme sa nationalité revient à nier son individualité. Or, nier l'individu n'est-il pas nier son humanité même ? Paradoxalement, puisque l'humanité est un tout. Ceci étant dit, elle se définit comme un tout, somme d'individus. Or si je suis la Française, et donc les Français, je ne suis plus Ed. Je n'existe plus. Je suis un peuple tout entier, plus exactement l'idée d'un peuple. Je ne suis donc plus un être individuel incarné, résultat certes d'une histoire et d'un pays, mais aussi d'un parcours personnel. Je suis réduite à un concept, à une abstraction donc. Preuve sans appel de la négation de mon être concret devant l'abstraction : lorsque je prie ces crétins d'arrêter leurs blagues, ma volonté est ignorée. Évidemment, puisque je ne suis pas. La volonté d'un homme n'est que l'expression de son individualité et de son humanité. Or on m'a dépouillé de la mienne.

Molecule Man, Berlin ou les Autres réunis
Élargissement de la réflexion : le problème se pose de manière criante lorsqu'on vit à l'étranger, mais  chaque être humain fait cette expérience dans son propre pays. Lors de mes jeunes années en France, j'ai presque toujours été "la blonde" et bien d'autres concepts encore, mais autant s'arrêter là pour ne pas tomber dans le pathos. Ma réalité est cruelle, malheureusement elle est insignifiante rapportée à ce que peuvent subir des gens bien moins favorisés par la loterie de la naissance.

Je retourne dans ma grotte.

À bon entendeur...



NB : Cet article fait écho, même si le thème central est autre, à la réflexion sur l'individualité face à la société développée ici.

mardi 5 décembre 2017

Le jugement divin


Quel(le) que soit notre sexe, âge, milieu social, profession ou lieu de résidence, nous sommes en permanence soumis au jugement de la société. Malgré la chance inouïe que nous avons de vivre en démocratie, et non sous une dictature au sein de laquelle aucune tête ne doit dépasser, la société possède des cadres, des chemins de vie normatifs. Il ne peut en être autrement puisqu'elle se définit justement par l'établissement de ces normes : "milieu humain dans lequel quelqu'un vit, caractérisé par ses institutions, ses lois, ses règles". Cette définition laisse déjà entrevoir le conflit fondamental de chacun, à savoir l'évolution d'un individu à l'intérieur d'un milieu policé.

Personne ne peut prétendre rester et être toujours resté dans les clous. Il arrive inévitablement un moment dans la vie de chacun où vous sortez des normes. Prenons quelques exemples :

Mariée, deux enfants, petit pavillon agréable en région parisienne, une voiture, un chien, un mari cadre supérieur. Quand suite à une rupture à l'amiable avec son employeur-exploiteur, elle décide d'entamer une formation en vue d'une reconversion professionnelle, la société s'en étonne. Pourquoi reste-t-elle si longtemps au chômage ? Pourquoi glande-t-elle à la maison toute la journée pendant que son mari travaille ? Car même si l'ensemble de sa vie était bien dans les clous, il est arrivé un moment où le train a déraillé et la société française n'accepte pas tout à fait une telle situation. Une femme doit travailler, doit être indépendante et ne surtout pas rester au foyer. Ma mère étant dans ce cas, je connais très bien ce jugement sans appel. L'idéal de la femme au travail est sensé accoucher d'une femme plus libérée que la femme au foyer, mais finalement, l'injonction a simplement été déplacée d'un lieu à un autre. Cependant, cela ne doit en aucun cas faire l'objet d'une exclusivité. La femme doit aussi procréer. Qu'elle travaille, c'est une obligation tacite. Qu'elle ne fasse que travailler, c'est une condamnation tacite. Une femme sans enfant est forcément dans cette situation parce qu'elle veut se consacrer à sa carrière. Sacrilège ! Carriériste ! Un homme qui a procréé et ne voit ses enfants que rarement pour cause de dents qui rayent le parquet bénéficiera d'une plus grande mansuétude. En d'autres termes : la femme doit vouloir (et c'est effectivement le cas chez la majorité des Françaises) le beurre et l'argent du beurre. Face à la difficulté pratique, organisationnelle, voire nerveuse engendrée par cette double injonction (tout en gardant à l'esprit la nécessité économique comme cause historique et principale de l'activité des femmes), on est en droit de se demander si elles n'ont pas la vie plus dure alors même qu'elles ont atteint une forme d'indépendance financière.

Ingénieur en informatique parisien de 38 ans, célibataire, sans enfant, habitant dans un petit studio. Sa réussite professionnelle a beau être difficilement contestable, notamment parce qu'elle s'accompagne d'un bon salaire et d'un certain bien-être au travail, la société considère irrémédiablement ce type comme un raté. Un vieux garçon. Son appartement est mal tenu, comme celui de tous les hommes célibataires. La société amasse et ressasse les préjugés sexistes sans modération et ne voit pas pourquoi ils épargneraient les hommes. Le jeune homme n'a pas d'enfant, n'a pas de femme, il est indubitablement malheureux comme une pierre. Seul et pathétique. L'idée que la vie de célibataire puisse offrir des joies et plaisirs différents et non moins métaphysiques que ceux du père de famille échappe au jugement de la société. Bref, elle a tranché : c'est un pauvre type.

Jeune femme de 29 ans, trois enfants, sans emploi, un mari ouvrier, une maison dans le Nord. Un cas social. Un accent chti insupportable. Des fautes de syntaxe et de conjugaison à l'oral. N'imaginons même pas le niveau à l'écrit. Trois mômes à moins de trente ans : une pondeuse qui vit sur les aides sociales. Le mari est forcément encore plus bête qu'elle, alcoolique, cela ne fait aucun doute. Que cette famille puisse être parfaitement équilibrée et relativement "heureuse", certainement bien plus que n'importe quelle famille riche du bassin parisien au niveau d'attente et donc de déception plus élevée, la société ne peut l'imaginer. Le confort matériel est un critère important pour celle-ci, au même titre que le fait de se confort-er à un idéal de vie, une fois de plus. Mais pour en revenir à notre jeune nordiste : on ne commence pas la reproduction avant la fin de la vingtaine. On fait d'abord des études, quitte à ce qu'elles soient inutiles, mais on doit en faire. Bref. Le jugement est tombé : ce sont des ploucs électeurs du FN à fuir pour mieux les mépriser.

PDG d'une société de taille moyenne, grand pavillon dans une banlieue chic des Hauts-de-Seine, 42 ans, divorcé, deux enfants. L'horrible bobo parisien, le mal absolu pour toute une frange de la population. Car une déviation du sens initial (bourgeois+bohème) a amené bien des gens à ne garder que "bourgeois" dans leur jugement. Il est sans doute haï par la famille évoquée plus haut car contrairement à elle, il n'a aucune raison de s'opposer à l'immigration puisqu'il en bénéficie dans son entreprise, ni de s'opposer au système puisqu'il en bénéficie dans son entreprise. Telle est la nouvelle définition du bobo. De gauche, de droite. Bohême, pas bohème. Bouffeur de quinoa, bouffeur de côtes de bœuf. On s'en fout. C'est un "bobo de merde" avec sa petite vie parfaite qui ne comprend rien à la "vraie vie" et ne connaît pas de "vrais gens". Le jugement est tombé : il concentre toute la frustration des classes populaires "qui souffrent" et en devient donc haïssable. 

La société a ses normes. Au sein de la société française résident de multiples sous-sociétés avec leurs propres systèmes de lecture sans appel. Alors que le peuple craignait le jugement divin sous l'Ancien Régime, les individus d'aujourd'hui sont en permanence soumis à un jugement aussi sévère et péremptoire que le jugement de Dieu. Disons qu'il en a toute les caractéristiques sans pouvoir être appelé ainsi. La société est notre Dieu actuel, cachée, pernicieuse, mais tout aussi toxique pour l'individu. Celui-ci se soumet : il fête Noel alors que ce folklore américanisé le stresse plus qu'autre chose, il juge sans relâche ses contemporains sans réfléchir aux critères expliquant ses verdicts, et enfin il s'enchaîne à ses origines. Plus que jamais. Les origines sont le contraire même de l'individu. Elles sont puissantes et constituent la base de bien des jugements. Résidant moi-même à l'étranger, je suis malheureusement très bien placée pour le savoir. Vos propos et comportements sont jugés à travers le prisme de l'idée que se font les autres de vos origines. Votre individualité est donc bien trop souvent niée. Quel ennui. Quelle privation terrible de liberté. Le déterminisme...L'horreur. J'aurais pu faire entrer les origines dans mes exemples de personnages types jugés négativement par la société, mais je voulais avant tout montrer que MÊME en dehors de ce critère, le jugement est dur et injuste. Alors imaginez AVEC. Je pense que le jugement social et la négation de l'individu sont renforcés par la place que prennent aujourd'hui les origines dans les mentalités. D'où vous venez, votre religion, votre sang !

Le plus choquant dans cette histoire de société toute puissante et aliénante demeure le contexte objectif dans lequel elle se joue : démocratie, économie libérale, sensée lutter plus que jamais contre l'obscurantisme. Le jugement social ne peut être apparenté à un quelconque obscurantisme, ce serait trop...noircir...le tableau, mais l'esprit des Lumières était avant tout une célébration du libre arbitre et donc de l'individualisme contre le dogme. Alors pourquoi revenir en arrière et remplacer un dogme par un autre, plus tacite ? C'est le propre d'une société dira-t-on, mais tout de même...L'affranchissement et le questionnement de ses propres jugements est à la portée de chacun ! La tolérance ne s'acquiert pas par les études supérieures, et la pulsion de liberté vit en chacun de nous. Pourquoi la réprimer sans cesse ?

lundi 4 décembre 2017

Surfemme

Surfemme


Les écrivains qui travaillent à cet instant très précis sont des surhommes.
J’ai toujours lu des « classiques », avec une très nette préférence pour les Réalistes du XIXe siècle : Zola, Maupassant et surtout Balzac étaient et restent mes machines à remonter le temps pour explorer une époque révolue et une nature humaine aussi immuable que les règles sociales auxquelles elle doit se conforter. Non pas que Le père Goriot ne m’ait appris quoi que ce soit sur la société parisienne à la Belle époque, ses principes ne différant en rien de mes propres observations gracieusement offertes par quelques années dans la capitale. En revanche, lire l’expression aboutie et romancée de ce que mon vécu m’a permis d’entre-apercevoir de l’âme humaine représente sans doute la plus grande satisfaction intellectuelle qu’il soit. Cette confirmation d’avoir intuitivement saisi les caractères, sublimée par la littérature, réussit le miracle d’une évasion intellectuelle du monde concret par le biais d’une description de celui-ci plus vraie que nature et enrobée d’une fiction bien construite. En d'autres termes : s'évader du monde dans lequel on est projeté en lisant sa narration. Quel sublime paradoxe !

Avant 2013, mes lectures contemporaines s’étaient limitées à quelques extraits d’Amélie Nothomb ou autres Beigbeder qui m’ont toujours semblé à des années lumières de la réalité et donc de l’essence même de la littérature, ou plutôt de MA littérature. Virginie Despentes fait figure d’exception à la règle. Son style punk me séduit par son manque radical de subtilité, au même titre que ses nombreuses références musicales.
Soudain arrive 2013 (ou 2014 ?) et un immense tag sur la façade d’un immeuble du 5e arrondissement : « LISEZ ». Oui, mais encore ? Un « Nique la police » aurait certes été bien incongru dans ce quartier, mais de là à inscrire une telle injonction...avec en son dessous un « LISEZ HOUELLBECQ » encore plus immense. Intriguée par ce tag, j’ai décidé de suivre bien sagement son injonction et Les particules élémentaires a bouleversé ma vie. Ce sinistre chef d’œuvre de fin de millénaire m’a fait prendre conscience de deux choses. Tout d’abord, il est encore possible d’écrire de grands romans réalistes à cette époque qui est la mienne. Et ensuite, lire des contemporains a fait germer en moi une idée très simple, mais parfaitement inédite pour cause de trop fortes doses de classiques : « Ce qu’il écrit, toi aussi tu peux l’écrire ». À partir de là, tout était devenu limpide. J’écrirai, d’autant plus que je ne suis « douée » pour rien d’autre. Plus d’alternative. Plus d’excuse. Plus de complexe admissible.

N’en jetez plus : je serai une surfemme ou ne serai pas.



mercredi 25 octobre 2017

Enfouissement

J'ai été jeune, vécu ces années intenses qu'on croit éternelles, pensé aimer et détester, cru à la révolte et à la réussite au moindre effort. Moi aussi j'ai subi à la limite de la majorité sexuelle ces regards et paroles de vieux libidineux et les ai enfoui mécaniquement dans les tréfonds de ma mémoire, car chaque vie de femme est la confirmation par les faits de la thèse de Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient ».

L’inégalité homme/femme est si bien construite par la société, par une sorte d’entente tacite entre les deux sexes sur ce sujet, que la jeune fille accepte sans rien dire ces manifestations de désir qui pourtant la répugnent. En la renvoyant à son altérité et à sa condition de pur objet, les hommes ont construit progressivement en elle une intériorisation totale et inconditionnelle de son infériorité. Encore trop peu sûre d’elle à son jeune âge et dans une phase de découverte du plaisir sexuel, la jeune fille incarne un parfait mélange de vulnérabilité et d’énergie vitale qui viennent s’ajouter à son état de « bonne chair fraîche ». Les mâles dominants décérébrés le perçoivent instinctivement et ne peuvent réprimer leur besoin primaire d’exprimer ce désir. Pourtant, l’être-objet de celui-ci réprime tout aussi « naturellement » le dégoût qu’il lui inspire. C’est habituel et aussi banal que la pluie qui tombe, alors la jeune fille ignore, enfouit.

Or ne rien répondre c’est bien évidemment autoriser le vieux de plus de trente ans à humilier, refuser de se placer sur un pied d’égalité en exprimant son propre sentiment de dégoût. Tu me désires certes, mais l’idée d’un regard concupiscent de ton être vieillissant porté sur mon jeune corps me répugne. TU me répugnes. Malheureusement, aucune jeune fille (ou presque) n’exprime de réaction puisque la société l’a rendue femme, être inférieur réduit à un corps. Autre raison moins évidente et pourtant naturelle et non acquise du silence et de l’intériorisation : la jeune fille se conçoit elle-même avant tout comme un corps, son taux d’hormones est au plus haut et sa libido au sommet. Elle en serait même étonnée, presque déçue, si elle passait plus d’une semaine sans recevoir de sifflets ou propositions dans la rue.

À cette acceptation de son infériorité si bien construite par la société qu’elle en est devenue naturelle, s’ajoute alors un élément qu’on oublie parfois : le sentiment de pouvoir. En prenant conscience qu’elle est capable de séduire les hommes, la jeune fille sait déjà qu’elle possède un pouvoir immense. Ce sentiment est aussi enfoui que celui de son infériorité, et ce pour une simple et bonne raison : ils renvoient à la même caractéristique anthropologique. Ils en sont les deux faces. Les mâles, pour des raisons évidentes liées à la reproduction, recherchent la jeunesse chez une femme et désirent de la chair fraîche. Or il n’y a de désir sans objectivation de la personne sur laquelle il se porte. Les jeunes filles ont enfoui cette triste réalité car elles connaissent l’autre face de celle-ci, plus favorable. Elles savent que le désir étant la plus grande faiblesse de l’être humain, tout être qui l’inspire est alors doté d’un pouvoir inné. Même s’il n’en va plus de la survie et de la reproduction de l’espèce, nos sociétés modernes occidentales sont restées bloquées sur ce mode primitif de recherche de la jeunesse et de la vulnérabilité chez la femme. Reste à savoir si LE contre-exemple que nous connaissons tous ainsi que la récente augmentation des couples où la femme est plus âgée que l’homme changeront durablement nos mode de fonctionnement primitifs et les feront passer à des mentalités plus égalitaires, et au final plus raisonnables et civilisées.

Toujours est-il que si c’est le cas, les jeunes filles pourront dire adieu à leur pouvoir de séduction, je n’aurais jamais eu certains petits boulots ou stages et les Céline Dion remplaceront les Vanessa Paradis, même chose pour les Léa Salamé au profit des Élise Lucet. En d’autres termes, il va falloir faire comme les hommes : bosser pour avoir le pouvoir. Et non plus bosser et miser sur autre chose de moins "glorieux". Car certes, vous n’aurez plus de bâtons dans les roues À CAUSE DE votre féminité, mais vous pourrez aussi dire adieu aux coups de pouce GRÂCE À votre féminité. Et oui, tout objet possède toujours un revers et n'en voir qu'un côté serait une grave erreur.


Mais passons sur ces fantasmes de société totalement égalitaire et civilisée pour en revenir à l'évolution de la femme.
Fort heureusement, on vieillit toutes. Et vite. Or passé vingt-trois ans (grand maximum), les vieux pervers ne nous regardent même plus. Notre pouvoir de séduction diminue en même temps que ce genre d’humiliations et dans la balance, un constat s’impose : on y gagne plus qu’on y perd. Certes le besoin narcissique de flatterie est de moins en moins comblé, mais il est également de moins en moins vorace. Finalement, la femme de trente ans se rapproche des hommes en ce qu’elle compte moins sur son corps que sur son travail pour atteindre le pouvoir. Alors elle se libère aussi du poids du désir et on la regarde non plus parce qu’elle est jolie, mais parce qu’il est toujours préférable d’avoir l’image avec le son. L’image est donc un bonus car on écoute avant tout ce qu’elle a à dire. 
La baisse du désir, qu'on en soit l'objet ou le sujet, est concomitante à l'augmentation de la place de la raison dans nos vies.

Les Grecs l’avaient compris avant nous (d’ailleurs que n’avaient-ils pas compris ?) puisque même les épicuriens parlaient de désirs superflus comme risques de perversion pour l’homme. Or le désir charnel en fait partie. Alors, pourquoi ne pas, à contre-courant de cette société pornographique, célébrer la baisse du désir charnel au profit du désir de vérité au sens où l’entendait Platon ? C’est le défi majeur de nos sociétés occidentales qui craignent même, en luttant contre le harcèlement sexuel que subissent les femmes, de « tuer » le désir ? Celui-ci n’a jamais été autant prôné comme but absolu de toute vie moderne accomplie. Quelle catastrophe pour la survie de l'espèce s'il venait à disparaître ! Le problème est qu’en y regardant de plus près, il nous freine plus qu’il ne nous fait avancer et s’en libérer, ou du moins tenter de le faire en prenant conscience de sa capacité de nuisance, ne ferait qu’augmenter notre degré de civilisation et nous rapprocher du bonheur. La sagesse grecque en somme.