vendredi 7 décembre 2018

Une Affaire d'état - Chapittre III: Mounavis


Depuis deux ans, Morganne réussit à vivre de ses piges et goûte au bonheur de ne plus redouter le lundi comme un écolier ou un esclave du salaire. En plus d’être payée pour donner son avis et lâcher sa haine quand l’envie lui prend. Revers de la médaille, elle travaille sept jours sur sept et ne jouit plus de la même vie sociale intense ni de la belle oisiveté dominicale de sa jeunesse. Pendant que Bertrand va au ciné avec ses potes et son plan cul actuel, que Joëlle se fait un brunch suivi d’une virée à la piscine Joséphine Baker et que la douce Mélanie dîne en famille à Passy, Morganne est coincée dans son 45 m2. C’est dimanche et il est temps de mettre un coup de collier pour rattraper la soirée atroce du vendredi soir, la sieste crapuleuse du samedi et la courte soirée alcoolisée qui a suivi à l’appart.

Salut Morganne,

J’espère que tu as passé un bon weekend et surtout que tu as regardé la cérémonie des Césars hier soir. Que du lourd. Un vrai régal pour toi. Hâte de lire ton papier au vitriol. Tu fais ce que tu veux. Tu sais à quel point la liberté de mes collaborateurs les plus précieux me tient à cœur, mais n’oublie jamais que le clash fait vendre.


Voici donc ce que le rédacteur en chef de France Actu, Christian Delville, n’a pas manqué de lui envoyer sur Telegram. Un message bien putassier comme il en a le secret pendant les grandes occasions. Élections présidentielles, européennes ou municipales, festival de Cannes, cérémonie des Césars et même victoires de la musique, tout cela l’excite beaucoup. Il ne faut pas lui en vouloir, c’est un journaliste français lambda. Expert en tout, sérieux nulle part. Il a compris le système et nage en dos crawlé dans le sens du courant. Morganne procède instantanément à la traduction mentale de l’e-mail : « Envoie-le pâté d’ici ce soir ». Elle sait qu’il faut frapper fort car malgré sa position de chouchoute et son prestige au sein du quotidien, elle ne peut pas se louper sur ce genre de tournant. L’écran brisé de son iPhone indique douze-heures trente et l’e-mail a été envoyé à dix heures trente-huit. Il y a une éternité. Elle doit se farcir la cérémonie en Replay et compte bien ignorer les relances de Christian pour se concentrer.
La cérémonie est présentée par un comique très moyen, voire mauvais. Les parodies en magnéto sont lourdes et faussement malines, les sketchs sur scène époustouflants de kitsch et de ringardise. Morganne se dit qu’elle n’aura aucun mal à remplir la consigne. C’est toujours agréable d’allier sincérité et donc déontologie à la « commande » de la main qui vous nourrit. Mais l’angle de son article ne portera pas sur l’animation. Grâce aux stars de la soirée, la petite vedette de France Actu va dépasser les attentes de son mandant. Elle sent la colère monter en elle au fur et à mesure que les têtes défilent. Le principal couple de la soirée, deux immenses acteurs espagnols parfaitement assortis, fait office d’exception à la règle. Les autres lui foutent tous la gerbe. Des acteurs à la cinquantaine plus qu’entamée, grisonnants, mal rasés et d’apparence crade se font acclamer par la grande famille du cinéma pendant leurs interventions ultra convenues. Le tout sous le regard amoureusement admiratif filmé en gros plan de leurs conjointes d’une trentaine d’années. Sans doute des femmes brillantes, mais reléguées joyeusement au rang de jeunes épouses fertiles et dociles capables d’épauler leurs grands hommes de maris.
Ces types qui n’ont pourtant rien fait de répréhensible par la loi ou même la morale communément admise la dégoûtent. Un dégoût qui éructe. Mounavis sera assassin, mais elle n’a pas le choix. Les mots coulent, elle corrige peu à peu son article, le style, les fautes d’orthographe laissées par ci par là, mais ne change rien au ton ni aux arguments enfoncés à coups de massue dans son fichier Word. À la cinquième relecture, elle pousse un soupir de satisfaction. La rage s’est légèrement apaisée. Elle remercie ses professeurs de français d’avoir suscité en elle une vocation aussi précoce pour l’écriture.

Comme chaque année, la réunion de la grande et belle famille du cinéma français est un passage obligé pour les médias et commentateurs en tout genre, professionnels ou non, détenteurs de la carte ou non, estampillés « Césars » - entendez « esprit parisiano-chic-de gauche-faussement-irrévérencieux alias Canal + » ou non, cinéphiles ou non, et j’ajouterais même, ayant regardé la cérémonie dans son intégralité ou non. Et c’est là que tel un justicier de papier j’arrive avec ma cape trempée dans l’acide sulfurique. Contrairement à la masse des journalistes qui se sont contentés de reprendre les moments forts de la soirée par souci de publier dans la nuit et de battre le fer de la pensée unique tant qu’il est chaud, j’ai des choses à dire. Passons outre les sketches plus ringards les uns que les autres du présentateur, un humoriste de seconde zone sans charisme et qui a sans doute remporté de casting de la présentation par désistements successifs.
Passons sur cette pauvre petite fille riche qui vient se lamenter avec ses gros sabots obscènes sur son sort de non héritière. Son père, la plus grande star française de tous les temps, ne lui a laissé que des miettes, comprenez quelques appartements parisiens et millions d’euros. La jeune femme ne semble donc pas compter sur « sa vraie famille », celle du cinéma français, pour lui donner du travail et gagner la différence à la sueur de son front. Trop fatiguant.
Passons sur l’intervention hilarante de Claire Berdin, la taulière, qui nous régale en cette édition post #balancetonporc. Faire de l’humour non gras sur les rapports entre sexe et pouvoir par les temps qui courent était un véritable défi, une marche sur des œufs. Pas de casse. Passons sur la tempête fécale que cette jeune actrice s’est prise sur les réseaux sociaux car elle a eu le malheur de ne pas rire à l’irrésistible. Même en matière d’humour, il est interdit de ne pas marcher au pas. Gare aux rebelles. Rappelons que contrairement à ce qu’on peut lire aujourd’hui sur Twitter, cette pauvre jeune fille ne risquait pas d’avoir couché pour obtenir le rôle qui lui a valu une nomination pour le César du meilleur espoir féminin. Le réalisateur de ce film est une réalisatrice et son producteur une productrice. Mais si la meute se renseignait avant de se jeter sur une proie unanimement désignée, elle cesserait immédiatement d’être une meute et chaque membre retournerait à sa propre médiocrité, incapable d’octroyer à une femme le droit de ne tout simplement pas trouver cette blague drôle. Une gamine ne saurait avoir sa propre sensibilité face à l’humour sans que cela ne devienne suspect. Et quand bien même une femme coucherait pour arriver à ses fins carriéristes, pourrait-on la laisser tranquille et s’efforcer de voir ses avancées comme le résultat d’un accord gagnant-gagnant concrétisé par un acte entre deux adultes consentants ? Mais là encore, passons. Passons sur tout ce qui précède, chers lecteurs de France Actu - ou de mes chroniques seulement, sûrement – car l’objet de ma colère était ailleurs ce soir-là.
Refaisons-nous le film. Une actrice espagnole talentueuse à l’honneur et visiblement très émue, accompagnée d’un époux espagnol au moins aussi talentueux qu’elle et visiblement content d’être au milieu du cinéma français. Un couple à la fois éblouissant et banal, en somme.
Et puis il y a les autres. Le soi-disant nouveau Jean-Paul Belmondo, adulé de tous pour sa carrière aux États-Unis, joue son plus bel air de mec jovial au sourire parfaitement rôdé du bon copain. Mais cette attitude ne parvient pas à effacer les sillons que tracent sur son visage une quarantaine pourtant à peine entamée, ni le rubicond imprimé par des nuits et des journées d’alcool qui marquent sur les joues des hommes le temps qui passe alors même qu’ils s’abandonnent à ces excès pour mieux l’oublier. Son couple est né sous les yeux des Français. Ils l’ont suivi, aimé, pris en modèle. Pour eux, ils étaient la preuve que célébrité ne rimait pas avec inconstance. Et pourtant. Les naïfs sont tombés de haut quand ils ont appris le divorce. Finalement, ils n’étaient plus un gars et une fille comme les autres, mais deux quadras comme les autres vedettes. Le vieux explose professionnellement, soutenu jusqu’à l’abandon de soi par bobonne, laquelle ne manquera tout de même pas de se faire larguer pour une – beaucoup - plus jeune quand Monsieur en aura marre de se voir vieillir dans le miroir des rides de sa moitié.
Et son nouveau meilleur ami l’Américain… - notons que personne ne remet en cause l’authenticité de cette amitié soudaine entre deux hommes qui peinent à se comprendre. Sans doute une connexion des cœurs qui transperce les barrières de la langue – a une situation amoureuse similaire. Marié à une femme brillante, la meilleure dans son domaine, tout comme la femme du Belmondo-XXIe siècle excelle dans le sien, ils affichent une différence d’âge de 17 ans. Et elle se voit. Comme il est Américain, le vieillard est beaucoup plus coquet et mieux conservé que son grand ami latin, mais il a veillé à ne jamais se teindre les cheveux, les femelles adorent le poivre et sel. Alors les deux vieux mâles accomplis se gargarisent de leur amitié en carton et de leurs succès véritables devant une assemblée complice et leurs femelles respectives jeunes et fertiles cantonnées au rang de Mesdames D. et C. malgré leurs propres qualités et carrières exceptionnelles.
La France du XXIe siècle en est là. Elle hurle et/ou se moque lorsqu’un jeune candidat à la présidentielle est marié à une femme de vingt-cinq ans son aînée, mais ne voit même pas ce même écart entre le Président américain et son épouse. Il est acquis que les femmes peuvent contrôler leur fertilité depuis la légalisation de la pilule et autres contraceptifs, que cette avancée profite également aux hommes puisque chacun peut jouir sans crainte de procréer. Et pourtant, pourtant, les unes continuent massivement à rechercher la sécurité chez les hommes plus vieux, et les autres la fertilité chez les femmes plus jeunes. Des causes biologiques dirait-on, car la ménopause guette. Des causes culturelles répondrais-je, car la médecine permettant aujourd’hui aux femmes de faire un enfant par fécondation in vitro jusqu’à l’âge de 49 ans, seule une habitude culturelle peut justifier de telles préférences et jugements généralisés archaïques. Quand je vois Monsieur D., Bruno G., Vincent C., Gilles L., Gad E. – !!! -, David G. et d’autres stars françaises que j’oublie, larguer bo-bonne pour des jeunes femmes qui bien souvent pourraient être leurs filles, je bénis le ciel de m’avoir créée homosexuelle. Je veux être une vieille femme et sais que personne n’aura le pouvoir de me jeter à la poubelle à l’approche des quarante ans. Ni cet article ni aucune féministe ne changera ces réflexes préhistoriques, les femmes continueront à cesser d’exister et d’avoir une quelconque valeur sexuelle - et donc féminine - à l’approche de la quarantaine. Alors elles surmonteront l’humiliation, se réinventeront et deviendront de grandes dames refusant de ne vivre que pour un homme, comme l’a fait l’ex de Belmondo Le Petit. Les jeunes femmes ne seront que beauté, rêveront d’être Miss France ou de faire de la télé réalité, tandis que jeunes moches et vieilles dames tout court resteront invisibles. Césars 2018. 2018. DEUX-MILLE-DIX-HUIT !

« Putain, je vais prendre cher. Ils vont tous adorer ça », se dit Morganne après l’ultime relecture du pavé dans la mare. Son cœur bat relativement fort lorsqu’elle clique sur « Envoyer », puis elle s’empresse de désactiver tous ses comptes sur les réseaux sociaux et de sortir prendre l’air, profiter avant la tempête du calme d’une fin d’après-midi au milieu de la joyeuse foule venue clôturer son weekend aux Buttes-Chaumont.

3 commentaires:

  1. Ed, mon chou, on s'amusera ici.
    Chaloux

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  2. Bonjour,
    la date de ce billet savoureux m'a étonnée. Les "César" 2019 en décembre ? Qu'importe... J'aime la façon dont vous moulinez les mots jusqu'à retrouver votre tempo, votre style pour écrire selon votre éthique. Cette peinture au vitriol est lucide !
    Manque les paroles de Léa Drucker en fin de cérémonie. Elle tient un rôle difficile dans ce film "Jusqu'à la garde" de Xavier Legrand : combat d'une mère face à un père violent. Et là, surprise, elle échappe du monde de la fiction, du cinéma pour parler aux femmes qui, dans la réalité, vivent cet enfer. J'ai beaucoup aimé.
    Étonnée de trouver sur ce fil votre dialogue avec JC. Langue souvent vipérine et cœur barbelé.
    Ah, juste au-dessus, émouvante votre lettre au chat du défunt Karl Lagerfeld. Il s'est effacé discrètement. Juste une absence. Un grand...

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  3. C'est très chic et cela m'a fait plaisir de le lire.

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